LA FRATERNITE EST-ELLE TRANSGENERATIONNELLE

 

 

                    Intervention    faite  au colloque de Limoges sur la fraternité  ( 4 et 5 avril 2016),

                         organisé par le réseau  européen de recherches sur les droits de l’homme

              

 

 

En exergue une pensée d’Emile Zola : «( …) Le rêve final sera de ramener tous les peuples  à l’universelle fraternité, de  les  sauver tous le plus possible de la commune douleur, de les noyer tous dans une commune tendresse. » Une autre pensée, celle deJorge Bergoglio  « La fraternité éteint la guerre, toutes les formes de guerre. Le service est l’âme de cette fraternité qui construit la paix à laquelle aspire l’humanité. »

 

 Dans cette introduction une  conviction, un questionnement, une complexité.

Une conviction selon laquelle cette fraternité traversant les générations  n’est pas une illusion, autrement dit  une nébuleuse floue, une étoile inaccessible, un gadget pour idéaliste. Cette fraternité traversant les générations  n’est pas non plus une fuite, autrement dit  un refuge à l’abri du présent,  un mythe d’une communauté unanime, un lot de consolation distribué par les maitres aux esclaves.

  La fraternité transgénérationnelle  pose question : existe-elle et, si oui, est-elle  comme l’humanité, incarnée   à travers les temps et les lieux ?Est-elle un héritage,  un présent et une promesse ? Mais les  contraires de cettefraternité ne sont-ils pas  de terribles réalités ? Bernard Clavel écrivait « Je ne vois pas comment la fraternité peut se développer sous des cieux où la justice est faussée par la soif de richesse, l’appétit de gloire ou l’ivresse du pouvoir.»

Situations multiples, nous sommes bien, comme l’appelle Edgar Morin, dans « le défi de la complexité ». Ne faut-il pas essayer de rechercher le sens des ensembles ?

 Nous proposerons  ainsi deux  séries de réflexions. Dans une première partie   nous analyserons la fraternité transgénérationnelle au regard du politique. N’est-elle pas unevaleur pour le politique qu’elle peut contribuer à inspirer? Dans une seconde partie  nous analyserons la fraternité transgénérationnelle aux regards de l’éthique et du juridique. N’est-elle pas un devoir moral pour l’éthique qu’elle peut contribuer à  questionner ? N’est-elle pas un principe pour le juridique qu’elle peut contribuer à organiser?

 

 Ière partie Le  politique et  la fraternité transgénérationnelle.

 

Cette fraternité n’est pas hors sol, elle se situe depuis au moins le XVème siècle dans le système productiviste.Quel est le cadre et quels sont les domaines dans lesquels elle se manifeste ? Quels sont les obstacles qu’elle rencontre ?

 

1erpoint-Le politique,le cadre et les domaines de la  fraternité transgénérationnelle.

 

En premier lieu  le cadre généralconstitué par le  transgénérationnel lui-même.

 –Si l’on part de quelques données relatives aux générations : Les sens du motgénération sont nombreux : pour le démographe c’est la totalité des individus nés une même année, pour le généalogiste c’est l’ensemble des personnes classées selon une relation de filiation, pour le sociologue ce sont des personnes d’un âge proche qui ont des vécus historiques communs,  pour l’historien c’est la durée de renouvellement des personnes, ce sera le sens choisi ici. Par rapport à sa  durée une génération humaine correspond  au cycle de renouvellement d’une population adulte, soit environ 30 ans. Lenombre de générations (d’après nos calculs aussi  harassants qu’ incertains ) serait  de l’ordre de  6700 à 8000  sur  200.000 ans, date d’apparition de l’homo sapiens. Quant aux générations présentes elles sont au nombre de quatre. Les générations à venir seraient au minimum de zéro (le lendemain de l’horreur nucléaire d’Hiroshima Jean-Paul Sartre écrit « nous savons désormais que chaque jour peut-être la veille de la fin des temps »), ou de quatre d’ici 2100 (puisqu’existent quelques hypothèses scientifiques d’une humanité ne dépassant pas le siècle), ou alors d’un  nombre  indéterminé  de générations après 2100.

 –Que peut-on  dire ensuite du préfixe trans ? Il  signifie au-delà, il  exprime l’idée d’une traversée. L’inter générationnel est relatif aux générations différentes qui se rencontrent dans une même vie, le trans générationnel est relatif aux  générations qui se succèdent.L’inter et le trans générationnels existent  dans les transmissions familiales.C’est par exemple  le domaine de la psycho généalogie. La transmission intergénérationnelle est plus observable, puisque les quatre générations peuvent être  en contact, la transmission transgénérationnelle à distance, est plus floue, plus porteuse d’inconnues. Ces transmissions peuvent nous alourdir, celles par exemple de traumatismes, et/ou au contraire nous aider à grandir.  Le transgénérationnel existe aussi au regard de l’épigénétique, et de l’inné et de l’acquis. En démontrant que des facteurs environnementaux peuvent influencer l’expression des gènes, l’épigénétique a pour une part changé la façon dont les scientifiques comprennent l’héritage génétique. On  démontre ce qu’une anthropologue américaine, en 1950 dans « Mœurs et sexualité en Océanie », avait constaté : sur un même territoire les enfants  souvent proches des bras de quelqu’un seront moins agressifs que ceux d’autres tribus qui n’ont pas ces pratiques.

 

En second lieu quels sont les  domaines de la fraternité transgénérationnelle ?

 

Les fraternités ont, entre autres, pour noms solidarités, coopérations,  concordes, soutiens, compassions, dialogues, réconciliations,dignités… Les antifraternités  ont, entre autres, pour noms hostilités, fabrications de boucs émissaires, cruautés, racismes, fanatismes, haines… Une simple énumération de  manifestations des unes et des autres  nous montre un gigantesque  contenu .

 -D’abord en ce qui concerne les  générations passées : Par rapport à la démocratievoilà des antifraternités antidémocratiques extrêmes tels que les totalitarismes et les génocides porteurs encore aujourd’hui de  traumatismes personnels et collectifs. Voilà au contraire des fraternités  démocratiques qui ont été mises en œuvre, telles que des luttes pour le suffrage universel, pour des libérations des femmes dont bénéficient les générations présentes,  Par rapport à la justice voilàdes antifraternités  injustes : l’esclavage, la colonisation, le système mondial productiviste avec ses injustices criantes, voilàdesfraternités  justes : l’abolition de l’esclavage, la décolonisation, les luttes pour la construction d’un  système remettant en cause les injustices à tous les niveaux géographiques . Par rapport à la paix, voilà des antifraternités violentes, destructrices de patrimoines culturels , des fausses paix déjà enceintes d’une autre guerre , des théories et des pratiques en appelant aux peurs et aux haines , à la course aux armements, à une mondialisation injuste et irresponsable. Par rapport à la paix voilà des fraternités pacifiques à travers des patrimoines culturels qui invitent au vivre-ensemble, de véritables traités de paix ou  d’amitié porteurs de réconciliations, de cultures et de religions  ouvertes au dialogue,   de politiques tournées vers un mondialisation solidaire et responsable. Par rapport à  l’environnement voilà des anti fraternités destructrices de l’environnement : certaines  activités humaines depuis l’anthropocène, environ huit générations, entrainant des changements climatiques et un effondrement de la diversité biologique, voilà desfraternités protectrices de l’environnement : des luttes contre les changements climatiques, des luttes pour la sauvegarde  de la diversité biologique.

-En ce qui concerne les  générations futures : sont-elles impliquées par la fraternité transgénérationnelle ? Elles  peuvent être menacées  par certains effets incommensurablement longs du productivisme des générations présentes. Certains effets environnementaux et sanitaires (voire même financiers) ont tendance à être sans limites dans l’espace et le temps. On détruit la  liberté de choix des générations futures en lançant des mécanismes dont il n’est pas prouvé qu’elles  pourront les maitriser. On est loin d’indiens iroquois qui, par transmission orale depuis le XIIème siècle et par une Grande loi de paix de 1720, prenaient des décisions « en tenant compte du bien-être jusqu’à  la septième génération. » Théodore Monod disait «Il faut voir loin et clair ».  Mais alors que répondre à diverses formes d’indifférences par rapport aux générations futures ? Un humoriste se demandait : « Pourquoi faudrait-il que je me préoccupe des générations futures ? Ont-elles une seule fois fait quelque chose pour moi ? ».Que répondre ? Si vous ne vous intéressez pas aux générations futures demandez-vous si les générations passées  se sont intéressées à vous ? De quelles libérations, de quelles chances, et /ou  de quelles difficultés, de quelles  aliénations ont-elles été porteuses ?  Si vous ne vous intéressez pas aux générations futures demandez-vous si vous voudriez qu’elles vous transforment en objets et non en sujets de vos vies parce qu’elles n’auraient pas su être aux rendez-vous de leurs responsabilités et de leurs fraternités  personnelles et collectives…

 

 

2ndpoint Le politique et les obstacles de la fraternité transgénénérationnelle

 

En premier  lieu Le  court terme du productivisme constitue l’ obstacle essentiel .

 

 -La priorité du court terme est synonyme de dictature de l’instant au détriment d’élaborations de politiques à long terme. Pour paraphraser Montesquieu, toute génération qui a du pouvoir n’est-elle pas tentée d’en abuser ? Noyés dans des difficultés ou des drames du présent on ne peut anticiper. Le court terme est lié aussi à deux autres logiques du productivisme. D’une part la recherche du profit, synonyme de fructification rapide de patrimoines financiers avec des opérateurs qui ont des logiques spécifiques dans lesquelles la fraternité est absente. D’autre part la marchandisation du monde, synonyme de  transformation de l’argent en toute chose et de toute chose en argent. Voilà de plus en plus d’activités et d’éléments de l’environnement transformés en marchandises, d’êtres humains plus ou moins instrumentalisés au service du marché et loin de la fraternité. 

 -Qu’en est-il du long terme dans la fraternité transgénérationnelle ? Il implique une acceptation de se situer dans le temps. Lorsque Hans Jonas écrit  « agis de telle sorte que tes actions soient compatibles avec la permanence d’une vie  authentiquement humaine sur terre »il y a bien l’idée que nos remises en cause présentes peuvent être porteuses d’une fraternité dont nous ne verrons pas les effets.La fraternité du long terme n’appelle-t-elle pas aussi à essayer de changer notre rapport à la mort ? L’idée  de consentir à quelque chose qui nous précède et qui va nous succéder n’est-ce pas une façon d’accepter sa propre finitude ?Est-ce que cette forme de fraternité ne nous invite pas à essayer de  changer également notre rapport à la  paix, au pouvoir, à la violence ? Nous ne disons pas aux générations futures « votre mort c’est notre vie. Ta mort  c’est ma vie » qui est le cri  de la guerre, mais nous leur disons « Votre vie c’est notre vie. Ta vie c’est ma vie. »

 

 En second lieu La fraternité transgénérationnelle doit faire face aussi à d’ autres obstacles importants .

 -L’obstacle de la compétition, loin de la coopération. « Etre ou ne pas être compétitif » nous dit le système mondial, si vous n’êtes pas compétitif (pays, région, ville, entreprise, université, personne) vous êtes dans les  perdants, vous êtes morts.  Riccardo Petrella écrit « La logique de la compétitivité  est élevée au rang d’impératif naturel de la société ».Autrement dit l’autre est perçu comme  concurrent, adversaire, ou ennemi, çà n’est pas un frère  et cela  qu’il soit vivant ou à venir. Mais alors, question importante, la compétition est-elle  naturelle (plus ou moins indépassable) ou est-elle un  produit de l’histoire(plus ou moins modifiable) ?Finalement ceux et celles qui pensent qu’elle est historique, qu’il y a des compétitions liées aux périodes et aux sociétés, que le productivisme pousse à une compétition omniprésente, affirment  que les solidarités, les coopérations, les biens communs, les « vivre ensemble », constitutifs des fraternités, peuvent  se développer ou voir le jour. La culture de compétition et d’agressivité ne doit-elle pas être remise en cause par une conscience pacifique, juste, écologique de la fraternité ?

 -Autre obstacle, celui de l’accélération. Quelle est sa réalité ? Elle  est omniprésente  dans le productivisme à travers, par exemple, une techno science en mouvement perpétuel, une circulation rapide des capitaux, marchandises, services, informations, personnes, accélération qui a  de multiples effets sur les sociétés et les individus. Quels sont ses effets sur la fraternité ? La fraternité , comme la démocratie, ne  demande-elle pas du temps ? Jean Chesneaux écrivait « Notre existence  se dissout dans un zapping permanent ; nos sociétés sur programmées sont bloquées dans l’immédiat ; notre devenir historique se brouille (…) ». Oui, dès lors  comment renouer, dans le respect de la durée, un dialogue entre le présent agissant, le passé comme expérience, l’avenir comme horizon de fraternités et de responsabilités ? Tel est ce regard porté sur cette valeur politique d’attention aux autres dans le temps  qu’est la fraternité transgénérationnelle.

 

 IIème partie-L’éthique,le juridique et la fraternité transgénérationnelle

 

 1er point L’éthique et la fraternité transgénérationnelle.

 

En premier  lieu  Quels sont  d’abord les  fondements éthiques de la fraternité transgénérationnelle ?

 

– C’est l’appartenance à la  famille humaine qui est le fondement éthique essentiel de la fraternité transgénérationnelle.Or la famille humaine est synonyme de plusieurs réalités qui ont des effets sur cette fraternité.

D’abord l’explosion démographique. Le nombre de personnes ayant vécu sur Terre serait de l’ordre de 100 milliards, il y avait sept milliards d’habitants en 2011,  il y aurait en principe en 2050 de l’ordre de 9 milliards, l’explosion ralentirait ensuite  puisqu’en 2100 il devrait y  avoir 10 à 11 milliards de terriens. Chaque jour 224000 personnes, en excédent de population, sont acteurs ou témoins des fraternités et de leurs contraires. Ainsi une question souvent abordée, en particulier par Claude Levi Strauss, est celle des rapports entre quantités et qualités, elle interpelle la fraternité. Par exemple n’est-il pas et ne sera-t-il pas plus difficile, et sous quelles formes, de fraterniser dans des mégapoles de plus en plus gigantesques?

La famille humaine est synonyme aussi d’unité et de diversités. Il s’agit de  rechercher l’unité de l’espèce humaine. « Un seul monde ou aucun, s’unir ou périr » disait Einstein. La fraternité transgénérationnelle ne fait-elle pas de nous des frères et des sœurs en humanité laquelle serait une forme de Mère ?  Il s’agit également de respecter les diversités. Nous sommes ici dans des pratiques quotidiennes de fraternités et d’anti fraternités transgénérationnelles. Ne pas éliminer les différences, ne pas les exacerber, ne pas les effacermais  les respecter. Loin des dominations, des ghettos, des assimilations, la fraternité correspond à un regard d’intégration, d’ouverture, elle reconnait des similitudes et des différences entre les personnes, les peuples, les générations.

La famille humaine est synonyme également de lieux  interdépendants où vont se vivre des fraternités dans le temps. Le vivre ensemble se déroule dans nos villages, nos villes, nos régions qui sont nos terroirs, dans nos pays qui sont nos patries, dans   nos continents qui sont nos matries , sur notre Terre qui est notre foyer de l’humanité. Ces territoires  nous aident à construire nos identités, à nous structurer. Mais ils ne doivent pas se refermer, devenir des  fractures de l’humain, des administrations de peurs de l’autre, des fabriques de l’ennemi. Ils doivent se découvrir, s’interpeller, se compléter, s’incliner les uns vers les autres. Voilà Montesquieu citoyen du  monde: « Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille mais qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et à l’Europe mais préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime. »Les lieux de vie, comme les générations, sont donc marqués par les interdépendances, n’est-ce pas  un devoir moral de les construire dans la fraternité ?

 -Après la famille humaine, quels sont les autres fondements éthiques de la fraternité transgénérationnelle ? Ne sommes-nous pas fraternisés par le commun,en particulier les périls  les fragilités et les projets  communs ?

Etre frères n’est-ce pas  se rassembler contre des périls communs. Ils s’appellent  et s’appelleront très certainement débâcle écologique, armes de destruction massive, inégalités criantes, toute-puissance de la techno science et des marchés financiers. C’est être frères contre les périls communs eux-mêmes, c’est l’attitude non violente fondée sur le respect des personnes et les dénonciations les remises en cause de mécanismes antifraternels. 

D’autre part ce sont aussi les douleurs de la vie(la fraternité de la douleur) qui peuvent nous relier en étant à l’écoute des fragilités, celles des autres et les nôtres. Vont dans ce sens des religions, des cultures, des œuvres d’art, qui nous disent «  çà n’est pas un fardeau que tu portes c’est ton frère. »  Enfants en détresse sur notre terre : un sur deux aujourd’hui et combien demain ?

 Et puis ne sommes-nous pas  aussi  fraternisés par les projets communs ? Etre frères c’est se rassembler à travers le temps pour préserver le bien commun et pour construire du commun c’est à dire relier, dans l’espace et dans le temps, le proche et le lointain ? Ces projets ne  sont-ils pas témoignages de fraternités d’espérance s’ils répondent aux urgences et s’ils construisent des politiques à long terme ?

 

 En second lieu Quelles sont les expressions éthiques de la fraternité transgénérationnelle ?

-Les acteurs aux responsabilités très variables sont nombreux : Etats, organisations internationales, collectivités territoriales, entreprises, ONG, peuples, personnes…et d’autres  acteurs à venir.

 Nous préférons insister ici sur les générations,  témoins de ce que sont ces fraternités transgénérationnelles. Ce sont les vies  de ceux et celles qui nous  ont précédés à travers ces témoins d’humanité luttant contre des forces de mort, c’est ce patrimoine culturel qu’ils nous laissent avec un grand bonheur de le découvrir, de le partager et de le transmettre. Ce sont les vies de ceux et celles  qui sont présents  aujourd’hui, ces générations vivantes qui, si elles arrivent à  penser et à mettre en œuvre des moyens fraternels porteront un projet d’humanité, alors, oui, il les portera à son tour. Ce sont les vies de ceux et celles qui vont nous suivre et qui peuvent nous dire : essayez, nous vous les prêtons, d’aimer le monde avec les cœurs et les esprits de ceux et celles qui vont arriver, et puis laissez-nous la liberté de devenir ce que nous voudrons être.

 

 -Quels  sont , au regard de l’éthique, les  moyens et les fins de cette fraternité transgénérationnelle ? D’un point de vue général on peut affirmer que la mondialisation productiviste  contribue à la confusion entre les fins et les moyens. Les fins, c’est-à-dire les acteurs humains en personnes, en peuples, et en humanité, sont plus ou moins ramenés aux rangs de moyens. Les moyens, c’est-à-dire surtout  la techno science et le marché, deviennent des fins suprêmes et tendent à occuper toute la place. La fraternité, au sens éthique, en appelle à  une cohérence entre les moyens et les fins. Les fins doivent être respectées, les moyens doivent être remis à leur place.  Dans une formule  radicale, restée à ce jour inégalée, Gandhi, dans cet ouvrage posthume « Tous les hommes sont frères », écrivait « La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence». Cette cohérence signifie que si l’on veut construire des fraternités transgénérationnelles il faut des moyens fraternels, c’est-à-dire démocratiques, justes, écologiques et pacifiques.  Après l’éthique…

2ème point-Le juridique et la  fraternité transgénérationnelle

 

 En premier lieu quel est le contenu de ce qui serait un principe juridique ?

 

-La spécificité de ce principe repose probablement  sur  la non-discrimination transgénérationnelle, inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’humanité consacrée peut-être par les Nations Unies en décembre 2016. « Les générations présentes ne devraient entreprendre aucune activité ni prendre aucune mesure qui auraient pour effet de provoquer ou de perpétuer une forme de discrimination pour les générations futures », cela au sens bien sûr des Pactes internationaux des droits de l’homme de 1966, mais aussi au sens des droits-solidarités en particulier à la paix et à l’environnement.

Cette spécificité du principe repose ensuite sur la protection de l’environnement et de la santé. D’abord environnement et santé, y compris pour les générations futures, sont liés comme l’affirme la CIJ en 1997,ensuite comme l’exigent quelques conventions,« chaque génération humaine  a le devoir de faire en sorte que  le legs des ressources de la terre soit préservé et qu’il en soit fait usage avec prudence ». Enfin, plus globalement, l’impératif de la protection de  l’environnement repose sur la vie  de l’humanité et de l’ensemble du vivant, donc, comme l’affirmait Charles Gonthier,  « sur la fraternité dans ses dimensions universelle et temporelle. »

 –Non seulement ce principe a une certaine spécificité  mais  ses interdépendances existent avec d’autres principes qui , eux aussi, se transgénérationnalisent.Ainsi le principe des responsabilités des générations présentes envers les générations futures, consacré dans la Déclaration de l’UNESCO de 1997,le principe de  solidarité par exemple sous la forme de l’assistance écologique qui est un devoir de la communauté internationale consacré par la Déclaration de Rio de 1992 , le principe de non régression selon lequel la protection de l’environnement ne peut faire l’objet que d’une amélioration constante ,  le principe de dignité de l’humanité qui implique la satisfaction des besoins fondamentaux ainsi que la protection des droits intangibles. A cela s’ajoute la proximité du principe de fraternité transgénérationnelle avec un concept  transgénérationnel  qui exige que des limites soient fixées aux activités humaines,(« Qu’est-ce qu’une société qui ne se donne plus de limites? » demandait Jacques Ellul), concept qui est à  base d’ autolimitation et de contrainte, concept sur lequel se greffent les principes de précaution, de sobriété, de coopération et d’autres à venir. Voilà pour le contenu,

 

Enfin en second lieu quelle est la mise en oeuvre de ce principe juridique ? On se situe beaucoup ici dans le droit prospectif.

 

 -Cette mise en œuvre doit se  traduire  pardes interdictions à consacrer et par des biens communs à protéger .  Quelles  interdictions ?Constitueraient des crimes écologiques contre les générations présentes et futures et contre le vivant,des mécanismes ayant des effets sanitaires et environnementaux sans limites dans l’espace et dans le temps,ainsi les recherches sur les armes de destruction massive, ainsi  l’enfouissement irréversible des déchets radioactifs. Quels biens communs à protéger ? Respecter la biosphère (maison commune de  l’humanité et du vivant) et le patrimoine commun de l’humanité, organiser un accès universel et effectif aux biens communs indispensables à la vie des personnes, des peuples, des générations présentes et futures.

– Evoquons à travers des fonctions essentielles,  une simple énumération de quelquesinstitutions,  existantes ou nouvelles, porteuses de fraternité transgénérationnelle. 

Fonctions de vigilance et d’anticipation, par exemple des gardiens et desConseils pour les générations futures,  des Assemblées législatives du long terme.

Fonctions de représentation, par exemplel’humanité aurait la personnalité juridique , l’Organisation mondiale de l’environnement pourrait la représenter .

Fonctionsde sanction ,par exemple de tribunaux nationaux(c’est le début d’un processus) condamnant des Etats à respecter leurs engagements de réduction des gaz à effet de serre, le tribunal déjà créé en 2012  « des crimes contre la nature et contre le futur de l’humanité »,  la création un jour d’une Cour mondiale de l’environnement.

 

Remarques terminales

 

1/La fraternité est-elle transgénérationnelle ? Ethiquement  il faut qu’elle le soit, c’est un devoir moral, politiquement  il faut  lui donner sa place, c’est une valeur essentielle, juridiquement il faut la construire, c’est un principe porteur.

2/Englobantcet ensemble le voilà, l’esprit de fraternité,consacré par la DUDH, porté par « les êtres humains doués de raison et de conscience », il  doit souffler  sur notre terre  à travers les temps,  il peut  briser des solitudes, changer des destins, qualifier des vies. Il doit faire, de tous envers tous, des tisseurs  et des passeurs de fraternités.

3/Pour terminer un petit conte : un élève demandait « Quand peut-on être sûr que la nuit finit et que le jour commence ? »Le maitre répondit  «La nuit s’achève et le jour se lève lorsque l’on peut voir dans le visage de chaque être humain celui d’un frère et d’une sœur du présent, du passé et de l’avenir. Alors  l’aube apparait, une aube d’humanité. »

 

 

   

 L’ESPERANCE  DE  L’HUMANITE


L’humanité c’est l’ensemble des générations passées, présentes et à venir.

Lorsque, dans nos vies personnelles et/ou collectives, existent la grisaille, les brouillards, les ombres, l’obscurité ou les ténèbres de certains instants présents, ne pouvons-nous pas essayer, autant que faire se peut ( ?!…), de les  resituer  dans  la perspective de l’espérance de l’humanité ?

Difficile à exprimer, mais encore plus difficile à  vivre…et, pourtant, ce peut être une  force possible que  celle d’entrer dans cette espérance de l’humanité.

L’espérance de l’humanité

   çà  n’est pas une illusion vaporeuse, fumeuse,

   çà n’est pas un gadget pour idéaliste,

   çà n’est pas un lot de consolation distribué par les maitres aux esclaves,

   çà n’est  pas le camouflage d’un gigantesque  cimetière des rêves trahis et des espoirs déçus…

 

L’espérance de l’humanité

    ce sont les vies  de ceux et celles qui nous  ont précédés

à travers ces témoins d’humanité, connus et inconnus, luttant contre des forces de mort, c’est ce patrimoine culturel qu’ils nous laissent avec une immense chance, un grand bonheur de le découvrir et de le partager,

    ce sont les vies de ceux et celles  qui sont présents   aujourd’hui  , ces générations vivantes qui, si elles arrivent à  penser et à mettre en œuvre des moyens démocratiques, justes, écologiques et pacifiques, porteront un projet d’humanité, alors, oui, il les portera à son tour,

    ce sont les vies de ceux et celles qui vont nous suivre et qui peuvent nous dire : notre confiance en vous nous la risquons  à nouveau. Essayez, nous vous les prêtons, d’aimer le monde avec les cœurs et les esprits de ceux et celles qui vont arriver, et puis n’oubliez pas de nous laisser la liberté de devenir ce que nous voudrons être.

 

Pablo Neruda faisait dire aux  peuples souffrants « Aucune agonie ne nous fera mourir ! » Cri de grande douleur et d’espoir fou ! La douleur peut nous casser, la fraternité peut, encore et encore,    contribuer à nous mettre debout.

 

 Ainsi, tant que dureront les êtres humains, l’espérance  n’est-elle pas  inépuisable ?

JML

 

 

( Ce texte se trouve aussi enregistré oralement par l’auteur du site à la rubrique « partages de paroles »).

                                                                  

                                                                                                         

 

 

octobre 26, 2013 Dans quel monde vivons-nous?

    

 Les générations  futures et nous

 

             Nous entendons encore les pas de ceux et celles qui viennent de nous quitter, nous entendons déjà les pas de ceux et celles qui vont nous suivre.

 Est-ce que, face aux générations futures, trois questions au moins  ne nous sont pas posées ?

 

1) Que répondre à ceux  et celles qui expriment leur indifférence, leur mépris, ou leur manque de temps pour penser et agir aussi par rapport aux générations futures ?

 

 Ecoutons-les : « Après nous le déluge ! », « Je n’en ai rien à faire, occupons-nous des vivants ! », « Pourquoi épiloguer sur ce qui n’existe pas ? » « Elles devront faire face comme nous l’avons fait, c’est leur affaire. ». « Il y a ceux qui  doivent  s’occuper de leur fin de mois, il y a ceux qui ont le temps et le luxe  de  pouvoir s’occuper de la fin du monde!»

 Que répondre ?

Si vous ne vous intéressez pas aux générations futures demandez-vous si les générations passées  se sont intéressées à vous ? Est-ce qu’elles ont contribué à inspirer,  préparer, construire tel ou tel aspect de vos vies ? De quelles libérations, de quelles chances, ou  bien de quelles difficultés, de quelles  aliénations ont-elles été porteuses ? 

Si vous ne vous intéressez pas aux générations futures demandez-vous si les générations présentes s’intéressent à vous ? Est-ce qu’elles contribuent dans vos vies à des solidarités, des coopérations porteuses de fraternité, de bien-être ou, au contraire, à des compétitions, des fuites en avant, des formes de mépris  porteuses de difficultés, de souffrances ?

Si vous ne vous intéressez pas aux générations futures demandez-vous si les générations futures s’intéresseront   à vous ? Serez-vous encore, pour quelque temps puis de temps en temps, sur les lèvres et dans les cœurs des vivants? L’avenir de vos petits-enfants aura-t-il  dépendu en partie de vous, sous quelles formes ?

Oui : ne  pas faire aux générations futures ce que l’on ne voudrait pas qu’elles nous fassent. Devons-nous, voulons-nous, pouvons-nous faire en sorte qu’elles soient sujets de leurs propres vies et non objets des vies de générations qui n’auront pas su être aux rendez-vous de leurs responsabilités ? Ne fuyons pas  nos responsabilités personnelles et collectives !

2) Quels sont les liens entre les générations futures et l’espérance de l’humanité ?

 

L’espérance de l’humanité çà n’est pas une illusion vaporeuse,  çà n’est pas un lot de consolation distribué par les maitres aux esclaves, çà n’est pas le camouflage d’un gigantesque cimetière des rêves trahis et des espoirs déçus.

L’espérance de l’humanité ce sont les vies de ceux et celles qui nous ont précédés à travers ces témoins, connus et inconnus, luttant contre des forces de mort, contre  des mécanismes terricides et humanicides, c’est aussi ce patrimoine culturel qu’elles nous laissent avec l’immense bonheur de le découvrir et de le partager.

L’espérance de l’humanité ce sont les vies des générations présentesqui, si elles arrivent à mettre en œuvre des moyens démocratiques, justes, écologiques, pacifiques, porteront un projet d’humanité, alors, oui, il les portera à son tour.

L’espérance de l’humanité ce sont les vies de ceux et celles qui vont nous suivre et qui peuvent nous dire : notre confiance en vous nous la risquons encore et encore. Essayez donc, nous vous les prêtons, de construire  le monde aussi avec nos cœurs, nos esprits, nos yeux et laissez-nous la liberté de  construire ce que nous voudrons être.

 

3) Quel est notre souffle dans cette chaine des générations ?

 

Ne sommes-nous pas comme les maillons d’une gigantesque  chaine ? Générations présentes nous voilà responsables  de la  transmission du patrimoine commun de l’humanité. Cet immense héritage est à la fois un donné et un projet. Ce patrimoine commun  passe par nous, il devrait nous porter au-delà de nous-mêmes, mon  humanité sera d’autant plus vivante que la voilà partie prenante (« un sac pour recevoir ») et donnante («  un sac pour donner ») de la chaine des générations. L’humanité n’est pas une construction fumeuse, elle s’incarne à travers le temps, elle  peut  contribuer à nous transformer. Serons-nous indifférents, tièdes , somnolents ou voulons-nous devenir des veilleurs debout ?

Ainsi pour résister à l’intolérable et pour construire un monde démocratique, juste, écologique, pacifique, le souffle de ceux et celles qui nous ont précédés et celui de ceux et celles qui vont nous suivre peuvent contribuer à nous porter, mais c’est notre souffle, celui des vivants que l’on attend. Et c’est notre souffle qui nous attend.

Terminons par un vœu ou plutôt un cri : que nos remises en cause donnent plus de marges de manœuvres surtout aux générations qui viennent de naitre et qui naitront dans ces quelques décennies à venir : ne seront-elles pas aux avant-postes de tous les défis? Puissent-elles connaitre la fraternité, l’amitié, l’amour qui  qualifient la vie !

 

JML

 

 

 

 

octobre 26, 2013 Dans quel monde vivons-nous?

 Page 1

L’ACCELERATION  DU SYSTEME  INTERNATIONAL

Cher visiteur,chère visiteuse de ce site : s’il y a  un phénomène qui traverse une partie ou une grande partie de nos vies personnelles et collectives c’est bien celui là ! D’où l’importance d’essayer de le penser, dans le sillage de nombreux auteurs et à partir de nos vécus.

 

Introduction

Partir de l’Univers en passant par la Terre pour arriver jusqu’aux  mythes, n’est-ce pas  une façon de prendre conscience de l’ampleur gigantesque de ce phénomène qu’est l’accélération ?

A- L’ampleur incommensurable de l’accélération dans le cosmos : vers l’inconnu ?

 

1) L’Univers est dans une phase d’expansion accélérée«Il y a donc  en permanence émergence d’espace-temps, ce qui conduit à un Univers au renouvellement perpétuel. L’évolution de l’Univers  semble s’opposer au concept de mort. Même si on allait vers un Univers totalement vide qui ne contiendrait plus rien… », voilà ce que pense Jean-Michel Alimi, directeur du laboratoire des théories de l’Univers de l’Observatoire de Paris Meudon (revue Science et Vie, septembre 2009.)

2) Pourtant on ne sait pas, aujourd’hui (en 2013), ce qui provoque l’accélération de  cette expansion. Les cosmologistes ont nommé cette cause « énergie noire », mais, en ces débuts du XXIème siècle, nous ignorons  sa nature. Jean-Michel Alimi continue « Il est donc difficile d’affirmer que l’expansion accélérée de l’Univers va se poursuivre éternellement. Les choses pourraient finir par être très différentes », autrement dit : il existe une incertitude  sur le devenir immensément lointain de cette accélération  de l’Univers.

 

B-L’ampleur gigantesque de l’accélération sur notre Terre : une crise du temps

 

Il y a, à la fois, un temps de crise et une crise du temps.

1) Le temps de crise est celui du système productiviste terricide (qui assassine la Terre) et humanicide (qui assassine l’humanité) (ces deux mots «  inventés » ne  mériteraient-ils pas d’être plus utilisés ?). Cette crise, dont  les logiques de fuite en avant commencent avec la colonisation(XVIème), se développe en 1945 avec le nucléaire, symbole d’une techno-science qui ne se donne plus de limites, et cette crise devient peu à peu multidimensionnelle c’est-à-dire politique, économique, sociale, écologique, culturelle cela depuis sept décennies (1945-2015 bientôt), c’est la crise radicale de tout un système. Le mot « crise » explose sur la planète après le premier choc pétrolier en décembre 1973 et aussi  après le début de la crise financière en juillet  2007.

Page 2

2) C’est également une crise du temps qui se manifeste par une double collision gigantesque : collision entre une planète finie, limitée et des activités humaines se voulant infinies, à travers une croissance illimitée, et collision entre les temps rapides de la techno-science et du marché et ceux, plus ou moins lents,  quelquefois très lents, des écosystèmes.

 

C- Les mythes, les anticipations et l’accélération

 

1) Du point de vue des mythes ne sommes-nous pas ramenés et confrontés au mythe grec de Chronos, ce dieu du Temps qui avait dévoré ses enfants pour mieux assurer son pouvoir ? Chronos,  par cet infanticide,d’une certaine façon  effaçait  le futur.  Aujourd’hui  les générations présentes, en particulier à cause de l’état de la biosphère, laissent-elles  un peu, beaucoup ou  très peu de temps  et de libertés aux générations futures ?

 2) Du point de vue des anticipations nous ne citerons ici que  » Le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley en 1932 (Pocket, 2002), ouvrage dans lequel  l’auteur montre, entre autres, que le resserrement du temps est loin d’apporter la sérénité. On est confronté au stress temporel, à la dictature de l’urgence. En mémoire nous revient ce film dans lequel un individu était, par  accident, « sorti du temps » et se retrouvait au centre d’une place d’une grande ville pendant quelques  minutes! Il accélérait ses actes pour pouvoir à chaque fois les rendre un peu plus nombreux et différents dans ce temps compressé.

 

D-Quelques ouvrages importants relatifs à l’accélération

Nous retrouverons ces auteurs et d’autres que nous citerons  dans les réflexions qui suivent, il est cependant utile de resituer, dès le départ, les pensées de quelques-uns d’entre eux.

1) Parmi les ouvrages qui font date quant à  cette accélération, ceux d’abord de Paul Virilio, urbaniste et philosophe, qui avance ses analyses inquiètes depuis plus d’une quarantaine d’années, c’est l’un des plus grands penseurs de la vitesse dans nos sociétés, ainsi par exemple  «Vitesse et politique. » (Galilée, 1977), « Le Grand Accélérateur » (Galilée, 2010), il affirme en particulier que « quand il n’y a plus de temps à partager il n’y a plus de démocratie possible ».

2) C’est aussi Jean Chesneaux, historien qui, dans « Habiter le temps », (Bayard, 1996) affirmait « Nous sommes à la fois obsédés du temps présent et orphelins du temps à venir. Notre existence tend à se dissoudre en un zapping permanent, nos sociétés sur-programmées sont bloquées dans l’immédiat, notre devenir historique se brouille ».

3) Le sociologue allemand Harmut Rosa, dans son ouvrage « Accélération. »(La Découverte 2010) affirme qu’à l’accélération technique, et à celle des  rythmes de vie, s’ajoute une accélération sociale, il élabore une « critique sociale » de cette « compression du présent ».

Page 3

4) Enfin Nicole Aubert, sociologue et psychologue, dans  « Culte de l’urgence. La société malade du temps » (Flammarion 2003) dénonce, elle aussi, cette dictature de l’urgence  et  met en avant un certain nombre de possibilités d’y échapper.

E-L’annonce du plan proposé

 Pour essayer d’avoir une analyse globale, critique et créatrice, nous envisagerons tour à tour l’histoire et les causes de l’accélération du système international (I), les manifestations et les effets de ce phénomène (II), des réponses pessimistes et des réponses  volontaristes face à l’accélération du système international (III).

Il faut cependant souligner qu’entre les causes, les manifestations et les  effets, les distinctions ne sont pas toujours évidentes, il n’y a pas de cloison étanche et les interactions sont multiples, ce qui rend le phénomène d’autant plus impressionnant.

 

I-L’histoire et les causes de l’accélération du système international


 

Quelle est l’histoire(A) et quelles sont les causes(B) de ce phénomène gigantesque ?

 

 

A- Une idée de l’histoire de l’accélération du système international

Cette histoire se manifeste surtout par quatre évènements majeurs : l’explosion démographique et l’urbanisation vertigineuse(1),  l’accélération de la techno-science et du marché mondial(2).

 

1)  L’explosion démographique et  l’urbanisation vertigineuse

 a) Il a fallu 2 millions d’années pour arriver au premier milliard d’habitants en 1800, il a fallu  seulement  210 ans pour avoir une population sept fois plus élevée, sept milliards d’habitants en 2011.L’explosion continue, en 2050 il y aurait en principe de l’ordre de 9 milliards d’habitants, elle ralentirait ensuite  puisqu’en 2100 il devrait y  avoir (?) 10 à 11 milliards de terriens.

De façon peut-être plus parlante, chaque seconde en 2012 : 4,4 naissances, 1,8 décès, donc un accroissement de 2,6 ;  chaque jour approximativement 380000 naissances, 156000 décès, donc un accroissement de 224000 personnes, (soit l’équivalent de Limoges et de son agglomération, ou d’un peu moins que la ville de Montpellier), chaque année à peu près 139 millions de naissances, 57 millions de décès, soit  un accroissement de 82 millions de personnes de  la population mondiale.

Page 4

b) La situation mondiale de l’habitat est liée en particulier à cette explosion démographique, le monde s’urbanise, multiplie les mégalopoles, se bidonvillise, se fragilise.

 Chacune de ces  situations, à sa façon, est porteuse d’accélération du système urbain, par exemple la rapidité des rythmes de vies dans les mégalopoles, dans les grandes villes et, à un moindre degré, dans les villes moyennes.

 

 

2) L’accélération de la techno-science et  du marché mondial

 

a) La techno-science se développe lentement entre 1780 et 1850. A partir de 1880 jusqu’à 1914 elle s’accélère avec l’arrivée de la radio et celle des voitures. Elle va plus vite entre 1914 et 1945, enfin de 1945 à nos jours elle atteint une rapidité incroyable avec l’explosion des médias et de l’informatique,  sa mondialisation est plus ou moins  rapide selon les lieux.

  Une  réalité symbolise cette accélération : entre l’arrivée de la radio à la fin du 19ème et sa diffusion à 50 millions de personnes il y a eu 40 ans, par contre entre l’arrivée de la connexion à internet et la connexion à 50 millions de personnes il y a eu 4 ans ! D’autre part le nombre de terriens ayant un téléphone portable serait de 75% en 2012.

 L’exemple des transports est également des plus connus, il y a 150 ans il fallait  trois jours pour aller de Limoges à Paris, aujourd’hui 3 heures, il fallait quinze jours pour aller de Limoges à Rio, aujourd’hui 7 heures.

b) Le marché mondial s’est accéléré. D’une part les firmes multinationales se sont internationalisées à partir des années 1960, la production a été plus rapidement disponible, la consommation a été portée très vite par la publicité, une course aux quantités les  a accompagnées.

 Le marché a imposé sa rapidité, ainsi les « flux tendus » sont un des symboles de cette accélération économique, de même la flexibilité, et dans l’espace et dans le temps, qui est synonyme d’adaptation de l’être humain au marché « Etre ou ne pas être flexible ! » nous dit souvent le marché.

La militarisation d’une partie de la science et de l’industrie participe à cette accélération, les armes sont de plus en plus mobiles, rapides et puissantes.

D’autre part, après la fin de la convertibilité du dollar en or décidée par les Etats-Unis le 15 août 1971(date capitale), la spéculation sur les monnaies est devenue plus forte, il y a eu une montée du système bancaire  et des marchés boursiers, le domaine financier s’est séparé de l’économie avec des logiques spécifiques de fructification des patrimoines, les spéculateurs ont voulu gagner de plus en plus d’argent de plus en plus vite et, comble du comble, les marchés financiers fonctionnent aujourd’hui à la seconde ou à la nanoseconde.

Page 5

 Certains insistent désormais sur le fait que ces marchés « ne supportent pas le temps démocratique qui ne va pas assez vite » (voir par exemple Patrick Viveret, entretien Mediapart, du 19-11-2011.)Ainsi « 70% des transactions aux Etats-Unis et 50%  en Europe sont réalisés par des automates. »Lorsqu’on affirme, selon l’expression consacrée, qu’il faut « rassurer les marchés », il serait plus proche de la vérité de dire qu’il faut « rassurer ces automates ».On retrouve bien sûr ici la réalité  de la technique qui nous échappe et qui devient autonome, réalité très  présente en particulier dans l’œuvre de  Jacques Ellul (voir par exemple « Le système technicien », Calmann-Lévy, 1977).

Telle est, très résumée, cette histoire de l’accélération, quelles en sont les causes ?

 

 B- Les causes de l’accélération du système international

 

Partons  de la cause générale(1) pour aller vers des causes particulières(2).

 

1) Une cause générale: les logiques de la fuite en avant  du système productiviste

 

Le productivisme c’est un système qui apparait à la fin du Moyen Age (milieu XVème siècle), qui se développe sous la révolution industrielle(milieu XVIIIème en Angleterre et début XIXème en France)  et qui se mondialise au XXème et au début du XXIème siècle. Ce système repose sur des logiques profondes.

a) Ces logiques s’appellent la recherche effrénée du profit, la course à la marchandisation du monde, la course à la mort sous la forme de certaines productions d’armes conventionnelles et d’armes de destruction massive, la croissance sacrosainte, la vitesse facteur de répartition de richesses, de pouvoirs, de savoirs, la dictature du court terme, le vertige de la puissance, la compétition élevée au rang « d’impératif naturel »  de nos sociétés.

b) Cette fuite en avant est, aussi, celle d’une machine à gagner qui devient de plus en plus  une machine à exclure, elle fonctionne comme une lame gigantesque mettant d’un côté ceux et celles dont les besoins fondamentaux sont plus ou moins satisfaits et, de l’autre, ceux et celles, qui sont de très loin les plus nombreux, dont les besoins fondamentaux restent criants.

 

2) Une énumération indicative des causes de l’accélération

 

a) Ces causes sont connues et nombreuses : la généralisation du règne de la marchandise toujours à renouveler, une tendance à l’auto reproduction d’une techno-science qui se dépasse continuellement, la circulation rapide d’informations, de capitaux, de produits et de services, les déplacements de plus en plus nombreux et rapides des êtres humains, la croissance de la population en particulier dans les mégalopoles, l’empilement des bureaucraties qui tendent à dessaisir les citoyen(ne)s, la prise de conscience de la fragilité du système international, les discours sur la compétition.

Page 6

b) Parmi ces causes l’arrivée des technologies de l’information et de  la communication qui ont eu un grande influence. La vitesse de circulation de l’information entraine une généralisation de l’instantanéité et de l’immédiateté, c’est le culte de l’urgence qui domine sur les écrans. Ces nouvelles technologies sont censées libérer du temps, en fait elles  demandent parfois voire souvent encore plus de temps et participent ainsi à l’accélération générale.  

 

II- Les manifestations et les effets de l’accélération du système international

 

 

 

Nous envisagerons tour à tour les manifestations(A) puis les effets(B) du phénomène. Nous constaterons d’ailleurs  que les causes soulignées plus haut et les manifestations se recoupent souvent, de même il n’est pas toujours évident de distinguer les manifestations et les effets.

 

A- Les manifestations de l’accélération du système international

 

Partons d’une énumération indicative(1) pour mettre ensuite en avant l’exemple très impressionnant de l’environnement(2).

 

1) Une multitude de manifestations de l’accélération du système international

 

a) L’accélération technique : ainsi l’accélération des transports, par exemple la Terre, affirment des scientifiques, semble  60 fois plus petite qu’avant la révolution des transports, ainsi l’accélération des communications qui met en avant une priorité et une célébration de l’immédiat.

 Ainsi des techniques qui brouillent les échelles du temps humain, certains déchets nucléaires sont là pour un temps incommensurable, des voyages dans l’espace seraient très longs et, à l’autre extrême, voilà le temps miniaturisé à travers l’informatique, par exemple le temps des marchés financiers…

Page 7

b) Une accélération des rythmes de vie : dans les villes, surtout les mégalopoles, on court après le temps avec mille sollicitations et mille priorités, les déplacements sont plus ou moins  incessants, ils représentent une sorte « d’obligation de mobilité. »

 L’exemple des repas symbolise cette rapidité des rythmes de vie, ils sont pris  souvent en  un quart d’heure, dans des fast  food ou même en dehors de ces restaurations rapides.

 A cela il faut ajouter les « doubles journées »de nombreuses femmes, accompagnées de multiples  stress qui, après le travail, continuent à la maison   à travers l’éducation des enfants et  les travaux ménagers.

c) Une accélération sociale et culturelle :  on constate que l’on change plus souvent qu’autrefois de conjoints, d’amis, de métiers, de logements…

 C’est le règne d’une certaine précarité ou d’une précarité certaine selon les situations, la flexibilité est, elle aussi, omniprésente. On se sent souvent stressé, sous pression, menacé dans son travail.

 Si on s’arrête de   « courir » on peut alors basculer dans le chômage, dans la précarité. Quant à l’exclusion c’est une forme du « degré zéro » de la citoyenneté et de la temporalité, la capacité de se penser dans la durée ne dépasse pas alors  souvent quelques jours.

d) Une accélération politique. L’urgence est devenue une catégorie centrale du politique, des élu(e)s et des citoyen(ne)s ont souvent « le nez sur l’urgence »au détriment de politiques à long terme.

 Dans cette accélération il faut souligner l’exemple de l’assistance humanitaire dans laquelle on prend en compte les souffrances du moment, et c’est légitime, mais il arrive aussi que l’on fasse silence sur les responsabilités passées et sur les projets politiques pour changer les situations.

2-L’exemple de l’environnement : l’accélération, une machine infernale

 

a) L’accélération fonctionne ici comme une sorte de machine infernale qui comprend quatre mécanismes : Le système international s’accélère dans son ensemble, penser et faire accepter les réformes et les remises en cause environnementales prend du temps, l’aggravation de la dégradation rend les urgences omniprésentes, la mise en œuvre des politiques environnementales demande du temps… or le système international s’accélère.

Intellectuellement et affectivement cette « machine infernale » a quelque chose de déstabilisant, elle signifie de façon impressionnante qu’il n’est pas sûr que les générations futures  aient beaucoup de temps devant elles pour remonter la pente de la débâcle environnementale.

Page 8

b) Ajoutons à cela qu’en matière environnementale il y a de véritables bombes à retardement, elles mettent du temps à se préparer mais elles peuvent soit continuer sous la forme de  pollutions diffuses soit  exploser violemment et basculer dans l’urgence, ainsi de véritables Tchernobyls sous-marins  se préparent, par exemple dans la mer de Kara qui borde l’Océan Arctique, et çà n’est pas un cas isolé, le Pacifique et l’Atlantique ont eux-mêmes leurs menaces et leurs drames en route.

c) Il existe un divorce très impressionnant dans ce domaine comme dans d’autres : alors que la dégradation environnementale s’accélère  et atteint ici et là des seuils d’irréversibilité, il est fréquent de constater que des conférences internationales décident … que l’on décidera plus tard, « A l’auberge de la décision les gens dorment bien » dit un proverbe. Cela signifie que les solutions devront être de plus en plus radicales et massives si l’on veut ralentir puis remettre en cause la dégradation de l’environnement.

 

 

B- Les effets de l’accélération du système international

 

Ces effets s’exercent à l’encontre de l’ensemble de la société(1) et à l’encontre des personnes(2).

 

1) Les effets  de l’accélération sur l’ensemble de la société

 

a) L’accélération porte atteinte à la démocratie. En effet la vitesse a quelque chose de contraire à la démocratie qui est synonyme  de discussions, de  temps pris pour arriver à des compromis, à des partages des décisions. Or le temps politique est court-circuité par le temps marchand, par le temps économique, par la vitesse des transactions financières.

Il y a donc une  sorte de « désynchronisation » entre le domaine politique et le domaine  économico-financier.

 Dans un raccourci on peut également affirmer que les Parlements sont court-circuités par les exécutifs plus rapides qui, eux-mêmes, sont court-circuités par les marchés financiers encore plus rapides.

Avec cette puissance et cette rapidité des marchés financiers Il y a aussi une  certaine désynchronisation entre l’économie réelle et l’économie virtuelle, cela ne favorise probablement  pas la clarté démocratique.

Page 9

 b) L’accélération a  aussi des effets sur le travail. Bien sûr on pense d’une façon générale à la machine qui libère l’homme de multiples tâches pénibles ou dangereuses. Mais le tableau est plus complexe.

 Il y a un raccourcissement des temps d’intégration et de socialisation, il y a également une flexibilité qui peut faire disparaitre des liens sociaux, qui peut déstructurer du « collectif », sans oublier les effets certes sur les créations mais aussi sur les suppressions d’emplois, et les effets de ces techniques sur l’adaptation à de nouvelles conditions de travail porteuses de multiples tensions.« J’aimais  mon travail, mais je n’aime plus mes conditions de travail » entend-t-on souvent dire, « on me demande de faire plus en moins de temps » est une plainte omniprésente.

 N’y a-t-il  pas, en fait, souvent  deux séries de situations? Des personnes surchargées de travail (le rendement des actifs) et d’autres personnes exclues du système d’accélération (les chômeurs, les retraités).

Les choses sont cependant encore une fois plus compliquées puisque les actifs peuvent avoir une accélération qui est remise en cause (dépression,  syndrome d’épuisement professionnel), les chômeurs sont plus ou moins souvent pris dans les stress de le recherche d’un emploi, les retraités ont parfois l’impression qu’ils n’ont « jamais eu autant d’activités de leur vie » et que « çà passe encore plus vite qu’avant. »

 

c) L’accélération contribue à l’accroissement des contrôles. L’accélération de la révolution industrielle s’accompagne d’une multiplication des contrôles. Il y a ainsi une inflation des fichiers de données personnelles parallèlement au développement des réseaux de communications.

 Certains voient  là une menace de plus pour les libertés publiques et privées, d’où la création, dans certains pays, d’organismes de protection des libertés par rapport à  l’informatique, organismes qui courent derrière de nouvelles techniques pour essayer d’en contrôler les dérives.

 d) L’accélération augmente le poids de l’urgence au détriment du long terme. L’urgence devient omniprésente. C’est surtout parce que l’on ne s’est pas occupé du long terme que l’on est noyé dans l’urgence. Il faudrait à la fois répondre aux urgences et élaborer des politiques à long terme.

e) L’accélération  contribue au développement des inégalités. Ainsi par exemple le mode  de déplacement détermine à chaque époque une partie de l’organisation de la société, il contribue à répartir des richesses et des pouvoirs.

Dans la préhistoire les hommes ont des pouvoirs grâce à la chasse, ils se déplacent plus vite que les femmes qui portent leurs bébés sur leurs dos ou sont enceintes et se retrouvent… à la cueillette.  Par la suite en Grèce on constate que ceux qui font marcher les navires gouvernent la Cité, puis c’est la chevalerie qui est une des bases de la féodalité, viennent ensuite les dynasties ferroviaires cela sous la Révolution industrielle.

Page 10

 Aujourd’hui c’est le transport électronique des informations qui contribue à répartir  des avoirs, des savoirs, des pouvoirs, on contrôle et on agit à distance. Il existe ainsi une discrimination entre « les  lents » qui n’ont pas accès à ces moyens  et « les rapides » qui les  utilisent.  Mais   il est  vrai également qu’il existe une  démocratisation de l’accès à cette forme de  vitesse à travers  l’informatique de plus en plus présente.

 De façon plus globale constatons que l’accès à la vitesse est très inégal dans nos sociétés, ces inégalités peuvent être  porteuses d’exclusions. Soulignons ainsi un exemple frappant, celui des universités.

 Une  étude de la Banque mondiale (propos de Janil Salmi recueillis par Brigitte Perucca, Le Monde 7 juillet 2009) évoque « le risque d’un enseignement à deux vitesses dans les pays émergents », «  la course à l’excellence nuit aux universités ». Si l’on donne moins de moyens aux universités qui en ont souvent déjà peu, au profit de deux ou trois universités d’excellence, on crée alors deux vitesses dans ces formations, on aggrave des inégalités.

 Et pourtant… les écoles scandinaves, qui n’ont aucune université de rang mondial dans les  classements internationaux, ont un  enseignement   considéré comme l’un des meilleurs, voilà une sacrée remise en cause  du discours de la sacro-sainte compétition.

f) L’accélération et  ses  effets  sur l’argent. Le dicton selon lequel « le temps c’est de l’argent », signifie que l’on tient compte du  temps dans le calcul économique. On gagne du temps pour gagner de l’argent, quitte à licencier  des travailleurs pour augmenter le profit, ce dernier mécanisme est socialement aussi connu que révoltant.

 Une autre réalité complète le dicton : «… et  l’argent c’est du temps ». L’argent  s’intègre au  temps. Par exemple le chômage  entraine un rapport différent au temps, de même la retraite, mais ces utilisations de temps, en principe devenus moins rapides( ?), sont liées en particulier aux moyens financiers, faibles ou plus conséquents, qui les accompagnent.

g) L’accélération et ses effets sur les actualités. Nous sommes plus ou moins noyés dans un fleuve constant de nouvelles, dans une information continue.

 Par contre trop peu nombreuses sont des réflexions porteuses de sens, des analyses des causes des évènements et, lorsque ces réflexions et ces analyses  existent, les lecteurs, les téléspectateurs, les internautes, faute de temps ou trop fatigués, seront peut-être  plus portés à  les mettre de côté ou à en  décrocher assez vite.

La diffusion rapide des informations entraîne aussi des réactions de plus en plus rapides et peut contribuer  à une forme d’instabilité permanente symbolisée par les « sujets télévisés » qui se succèdent à une cadence accélérée,  souvent sans transitions,et en mélangeant l’essentiel et le dérisoire.

Page 11

 h) L’accélération contribue aux désynchronisations environnementales.On épuise les ressources naturelles à un rythme plus élevé que la reproduction des écosystèmes. Ainsi on déverse nos déchets à une vitesse trop élevée pour que la nature les élimine , ainsi on aggrave et on accélère le réchauffement de la planète et la nature absorbe de plus en plus difficilement une partie des gaz à effet de serre.

 i) La compétition et la vitesse marchent côte à côte. «La compétitivité est  élevée au rang d’impératif naturel de nos sociétés »écrit Riccardo Petrella. « Chacun évoque la compétitivité de l’autre pour soumettre sa propre société aux exigences de la machine économique »écrivait André Gorz .La compétition nous fait perdre le sens du « vivre ensemble ». Riccardo  Petrella  dénonçait « l’Evangile de la compétitivité. Malheur aux faibles et aux exclus. »(Le Monde diplomatique, septembre 1991).

Ne peut-on pas observer comment chacun se situe théoriquement et pratiquement par rapport à la compétition ?

 Les uns pensent que la compétition est naturelle. Elle fait partie de la nature humaine, elle existe depuis toujours et à tout jamais. Les personnes qui pensent ainsi sont, de très loin, les plus nombreuses sur notre planète, cela pour une raison simple : le système productiviste, dont c’est l’une des logiques profondes, a colonisé les esprits. Il est très difficile de faire partager de nouvelles idées tant l’esprit n’a plus la place de les accueillir et tant il faut de nombreux  moyens pour, dirait Serge Latouche,  « décoloniser l’imaginaire.»

 D’autres, au contraire, pensent que la compétition est le produit d’une histoire dans un lieu donné à un moment donné. Elle peut donc être modifiée ou remise en cause, par exemple par des solidarités, des coopérations, des projets communs. Là aussi l’appel à l’imagination est majeur pour transformer le réel, ouvrir des portes vers des alternatives.

 Si  l’on regarde l’échiquier politique on peut dire que les tenants du libéralisme croient plus ou moins à la sacralisation de la compétition, elle est saine, elle est bonne, il faut être parmi les gagnants.

 Les tenants du socialisme croient plus ou moins à la gestion de la compétition, il faut essayer d’en gommer les aspects les plus injustes, il faut la rendre moins inhumaine.

 Les tenants du nationalisme croient plus ou moins à la nationalisation de la compétition, elle favorisera l’indépendance.

Enfin les tenants d’une société humainement viable voudraient remettre en cause la compétition. Ce dernier point de vue consiste à affirmer que le choix n’est pas entre la compétition ou la mort (si vous n’êtes pas compétitifs en tant que personnes ou que collectivités, vous êtes morts nous répète le système productiviste) mais le choix est entre la compétition ou la vie, c’est la compétition qui est mortifère, elle est porteuse de logiques de mort, de logiques terricides et humanicides.

Page 12

 Or vitesse et compétition marchent côte à côte, comme deux mécanismes de répartition des avoirs, des pouvoirs et des savoirs.

Le système productiviste de compétition est condamnable et condamné, ses logiques destructrices en appellent à la construction d’un autre système fondé sur le bien commun, sur l’intérêt commun de l’humanité, sur une reconquête du temps.

j)  L’ accélération  contribue aussi  à « l’administration des peurs ». La peur a toujours existé à travers des formes variables, avec  en arrière- fond  la peur de la mort.

Mais voilà la peur, depuis quelques décennies, encore plus organisée, orchestrée, politisée. Paul Virilio analyse « L’Administration de la peur » (Textuel,2010, livre d’entretien avec Bertrand Richard, commenté dans  Le Monde du 4-11-2010 par Nicolas Truong ). En effet ce monde du mouvement permanent est aussi celui des communautarismes, du repli sur soi, autant d’effets collatéraux d’un monde dans lequel on désigne des boucs-émissaires.

Devant « ce réel qui s’emballe » ne faudrait-il pas concrètement démonter les mécanismes  du bouc-émissaire (ce qu’a fait en particulier bien sûr René Girard, La violence et le sacré, 1972),  c’est-à-dire dénoncer ces faux remèdes et apprivoiser nos peurs, par exemple dans un dialogue des différences ? Dans le peu de temps (au mieux 8 à 10 décennies) qui est donné, à chacun chacune de nous, de vivre  sur  Terre, n’avons-nous pas mieux à faire qu’à échanger des terreurs ? Ne faut-il pas avant tout faire face, ensemble, aux périls communs, c’est-à-dire aux mécanismes destructeurs mis en oeuvre par le productivisme ?

 

 

2) Les effets de l’accélération  sur les personnes

 Les vécus qui suivent nous les connaissons de façons variables dans nos vies.

a) Le sentiment d’être débordé. Devant une multitude de choses à accomplir en un minimum de temps, le sentiment d’être débordé ne touche-t-il pas de plus en plus de personnes ? Les deux petites phrases « je n’ai pas le temps » et « je suis pressé(e) » sont probablement parmi les plus employées  sur la planète à la fin du XXème siècle et aux débuts du XXIème.  L’urgence  va ainsi envahir nos vies sans nous laisser le temps de faire la différence entre d’une part l’essentiel et  d’autre part l’accessoire, le dérisoire.

 Par exemple l’instantanéité du SMS, du mail et du portable contribue à une sorte « d’obligation d’hyper activité.»  » Ce qui est urgent passe avant ce qui est important » ,   or « dans l’urgence il y a de l’important et du secondaire. » Nicole Aubert évoque  « l’urgence intérieure » (propos recueillis par Thierry Brun, revue Politis, octobre-novembre 2010), « tant que mon agenda est plein j’existe ».En fait, explique cette psychologue, une dictature du temps réel s’installe dans de multiples vies.

Page 13

b) Les rencontres sont souvent  plus rapides. Les liens sont plus nombreux, les potentialités  plus grandes, mais  ces liens  ne sont-ils pas plus volatiles, moins solides ?

 Les situations peuvent être pourtant compliquées. Ainsi un mémoire de master accompagné dans un enseignement à distance aura en principe moins de profondeur que trois rencontres d’une heure chacune, mais c’est une possibilité donnée à des personnes qui, sans cela, ne pourraient pas avoir cette chance, et puis on peut essayer de transformer une certaine « platitude de l’écran »( ?) en une certaine  profondeur humaine , certains sites voudraient aller dans ce sens.

 Ces liens sont aussi centrés surtout sur le présent. Le futur est incertain, parfois, voire souvent, plus ou moins  angoissant.

Quant au  passé  il est peu évoqué, l’histoire n’est plus toujours apprise, les racines tendent à s’effacer à travers les changements de lieux souvent plus nombreux qu’autrefois au cours d’une vie. Sont parlantes, par exemple, les visites  sur les tombes qui s’arrêtent souvent  plus rapidement qu’autrefois, et on est loin de toujours connaitre aujourd’hui où sont enterrés ses  ancêtres sur seulement deux générations.

c) Le présent est comprimé, compressé.  Le présent devient plus instable et il se raccourcit. Devient ainsi plus rapide  l’usure des technologies, des pratiques, des programmes politiques… Le monde change plus ou moins plusieurs fois en une seule génération.

Le présent se  raccourcissant, notre sentiment de réalité ne fait-il pas de même ? Un  étudiant disait, dans un raccourci impressionnant, « J’ai souvent l’impression d’être revenu de tout avant d’avoir eu le temps d’aller quelque part ! » C’est ce que l’on appelle la dictature de l’instant. Ainsi l’enseignant n’a pas assez de temps pour apprendre aux étudiants, ainsi les médecins voudraient avoir plus de temps pour s’occuper plus humainement de leurs patients, la liste est longue des professionnels qui manquent de temps. Autre exemple : au collège et au lycée certain(e)s se rappellent le temps où le 3ème trimestre « comptait double », il fallait « s’accrocher » jusqu’au bout, par contre aujourd’hui  il n’est pas rare qu’un jugement  quasi  définitif tombe dès la fin du 1er trimestre et que la pente soit dure à  remonter dans un temps qui semble…trop court.

d) Les rencontres du réel et du virtuel en situation d’accélération. Certains affirment que se développent des risques de « déréalisation » de la société.

 Des mélanges entre le réel et le virtuel peuvent parfois apparaitre à l’intérieur d’une utilisation intensive des écrans. L’accélération peut y jouer un certain rôle. Lorsque ces mélanges existent leurs  effets peuvent  être variables selon les personnes , mais ces effets sont liés  à tel ou tel contexte personnel ou plus collectif.

Page 14

 

e) Le temps « mange l’espace. »  Paul  Virilio  écrit «çà n’est pas la fin de  l’histoire, c’est la fin de la géographie. »

 En premier lieu avec l’accélération de la techno-science la planète se rétrécit, dans le langage courant on dit que « le monde est à portée de mains », d’une certaine façon on est quelquefois revenu d’un lieu après de simples visites « hors sol » (reportages…)

Il y a même une sorte d’effacement de l’espace, ainsi les autoroutes font que des automobilistes le plus souvent  ne visitent pas le pays traversé, des voyageurs  voient à peine la grande ville où ils atterrissent et s’en vont tout de suite dans leurs lieux de vacances.

En second lieu il y a un déclin des distances qui est très impressionnant. En effet plus de la moitié de la population mondiale, nous dit-on, se trouve à moins d’une heure d’une ville de plus de 50.000 habitants. Ce taux se situe à 85% dans le monde développé et  à 35% dans les pays en développement.

f) L’augmentation du nombre d’actions « par unité de temps » et la réduction de chaque « épisode de vie. »

Ces réalités on été mises en évidence en particulier par des sociologues et des psychologues (ouvrages déjà cités, par exemple celui de Nicole Aubert « Culte de l’urgence. La société malade du temps. », Flammarion, 2003).

 En moyenne on entreprend beaucoup plus d’actions dans une journée qu’il y a trente ou  cinquante ans, par exemple on jongle avec ses instruments  de communication, on répond à des démarches administratives souvent plus compliquées qu’autrefois, on rencontre plus de personnes mais plus rapidement, on utilise aussi transports privés et publics, on est en liens informatiques avec  divers services, et encore souvent avec son travail une fois revenu chez soi ou même en congés, informatique oblige .

Les éléments rythmant  nos journées en moyenne tendent à se réduire, par exemple les repas…bien que les durées soient variables selon les repas pris chez soi ou à l’extérieur, seuls ou avec des amis …

 On a tendance enfin à exécuter à la fois plusieurs activités, on peut être par exemple « dévoré » par plusieurs écrans, ou devenir un accroc aux écrans même pendant les vacances.

g) Un stress et une nervosité souvent présents. On rencontre en effet deux séries de situations fréquentes.

 D ’une part des personnes surchargées de travail qui peuvent entrer dans une certaine nervosité parfois permanente, qui peuvent tomber malades en dépression, maladie fréquente aujourd’hui, ou même aller jusqu’au suicide. On court de plus en plus vite après ses activités de travail  et pourtant la valeur travail  tend à se déprécier.

Page 15

  D ’autre part, on rencontre des personnes au chômage qui sont dans une forme de décélération forcée, souvent mal vécue.

h) La capacité de comprendre n’est-elle pas atteinte ? Dans un système de plus en plus compliqué et rapide n’a-t-on pas moins de temps pour comprendre en profondeur ce qui se passe ?

 Ne faut-il pas trouver les moyens de prendre de la distance, de « se déprendre » comme nous invitait à le faire Claude Lévi-Strauss dans la dernière page de « Tristes Tropiques » (Terre Humaine, 1955) ? Mais cette possibilité,   dans le système actuel, n’est-elle pas un luxe pour beaucoup de personnes en situation  soit très  difficile, soit de  survie ?

De façon plus générale quelles sont les réponses face à ce phénomène gigantesque de l’accélération ?

 

III-  Des réponses pessimistes et volontaristes face à l’accélération du système international

 

On connait la pensée d’Antonio Gramsci « Il faut avoir à la fois le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté ».Tels sont les deux points (A, B) que nous envisagerons tour à tour, étant entendu que l’on peut croire à l’un ou à l’autre, ou  aux deux comme nous invitait à le faire cet auteur.

 

 

A- Des réponses du pessimisme de l’intelligence face à l’accélération du système international

 

Certains insistent sur le fait que ce phénomène touche tous les secteurs de la société, tous les aspects de l’existence, aucune personne aucune collectivité n’y échappe. Il faut donc s’adapter (1) ou bien  accepter la catastrophe (2).

 

1) L’adaptation à l’accélération du système international

 

a) Harmut Rosa affirme « il nous apprendre à devenir des surfeurs hasardeux, chevauchant la vague de l’accélération, surfeurs sans but et sans direction, en se tenant prêt à saisir la vague qui vient ».

Page 16

 

b) Ainsi comme il faudra essayer de s’adapter aux terribles effets des changements climatiques, il faudra s’adapter aussi aux multiples effets de l’accélération du système international. On ne s’attaque pas aux causes, on essaiera de survivre.

 

2) La catastrophe programmée et l’accélération du système international.

 

a) L’hypothèse la plus probable est celle d’une « course effrénée à l’abîme qui emportera un monde impuissant » affirme ainsi Harmut Rosa.Il ne croit pas à un ralentissement général, fruit des mouvements  slow , ces « oasis de décélération » ont peu de poids par exemple face aux réseaux rapides que sont Facebook, Twitter, Meetic …Et quel poids ont les « villes lentes »  face aux grandes villes toujours aussi tentaculaires et vertigineuses ?

Demain des régimes autoritaires pourraient-ils arrêter la vitesse ? « Catastrophe ou barbarie » : les deux hypothèses sont synonymes de malheurs.

 

b) Jean-Pierre Dupuy rappelle en particulier qu’il « ne reste que cinq minutes pour sauver la planète », il se réfère à l’horloge de l’apocalypse créée  à Washington en 1947 par des chercheurs atomistes. Elle était à minuit moins sept  après le lancement des bombes atomiques en 1945, après la chute du mur de Berlin en 1989 elle était à minuit moins dix sept, elle est aujourd’hui à minuit moins cinq, autrement dit l’avancée vers les grandes catastrophes s’accélèrerait. L’auteur se prononce « Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible devient certain. » (Seuil, 2002), cela face au déni de la réalité qui nous pousse à ne pas voir les solutions radicales pour empêcher les catastrophes. Ce « catastrophisme éclairé » doit produire un bouleversement de notre rapport au temps,  » il faut se projeter dans un avenir quasi certain, celui de la catastrophe, pour le modifier et sortir de notre paralysie «  , faire naitre  les déterminations.

 

B- Des réponses volontaristes face à l’accélération du système international

 

 Essayons d’être fidèles à la formule de Gramsci, « Il faut avoir à la fois le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté ».

Le premier permet d’avoir les yeux et les esprits ouverts  sur  des logiques profondes.

 Le second  permet d’avoir les mains, les esprits  et les cœurs à l’ouvrage.

 Et finalement d’essayer, avec nos forces et nos faiblesses, que pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté marchent côte à côte, s’interpellent, se complètent, se soutiennent, s’inclinent l’un vers l’autre, deviennent un couple de combat.

Il faut bien comprendre les objectifs des réponses volontaristes(1) avant d’envisager des moyens d’essayer de faire face à  cette accélération(2).

Page 17

 

1) Les objectifs  des réponses volontaristes face à l’accélération

 

a) Trouver ou retrouver des besoins fondamentaux. Il s’agit de trouver ou de retrouver le calme, la lenteur, la continuité. Concrètement cela peut signifier de « savoir lâcher prise » à certains moments, de ne pas vouloir tout contrôler, d’apprendre à désobéir à des sollicitations et des demandes  dérisoires…

b)Fixer des limites  au cœur des activités humaines. Jacques Ellul  demandait « Qu’est-ce qu’une société qui ne se donne pas de limites ? ».

 On peut à ce sujet donner deux exemples, le premier peu connu, le second un peu plus connu.

 Il s’agit d’abord des limites physiologiques de l’espèce humaine. Une équipe de l’Institut de recherche biomédicale du sport (étude rapportée dans Le Monde du 6 février 2008) affirme qu’en 2027 « les records du monde auront atteint leurs limites », on ne pourra plus les dépasser.

Second exemple : la SNCF rêve de lancer  ses TGV à 400Km/h mais, au-delà d’un certain seuil, la grande vitesse peut se transformer en handicap sous l’effet des contraintes environnementales, techniques et économiques, ainsi « le train peut aller plus vite…il arrivera à la même heure »(article de Gilles Bridier ,Le Monde 19 juillet 2008),cela  à cause de ces contraintes et, d’autre part, il est probable que l’on sera obligé de « diminuer la vitesse des trains pour en faire circuler plus. » Tout cela sans oublier les accidents qui risquent d’être de plus grande ampleur, voire plus fréquents, car qui dit très grande vitesse dit matériels  et voies « à toute   épreuve ».

c) De façon plus globale déterminer les limites d’une société c’est le remettre à leur place la techno-science et le marché mondial qui ont tendance à occuper toute la place,  à devenir des fins suprêmes et à transformer les êtres humains en moyens. Les principes de précaution, de prévention, de réduction et de suppression des modes de production, de consommation et de transport écologiquement non viables sont au cœur de ce concept, celui de détermination de limites ,concept décolonisateur de la pensée productiviste( cf Jean-Marc Lavieille,  Droit international de l’environnement, Ellipses,3ème édition,2010,p153 à 156, avec aussi une bibliographie) .

 

d) Prendre en compte des théories et des pratiques de décroissance, de société post-croissance :

 Une économie soutenable çà n’est pas un simple verdissement du capitalisme financier, c’est une économie s’éloignant  du culte de la croissance, s’attaquant aux inégalités criantes dans les sociétés et entre sociétés du Nord et du Sud, c’est une société qui désarme peu à peu  le pouvoir financier.

Page 18

 Est vital le principe de modération de ceux et celles qui, pris dans la fuite en avant des gaspillages, seront amenés à remettre en cause leur surconsommation, leur mode de vie, à brûler moins d’énergie pour adopter des pratiques de frugalité, de simplicité. Il s’agit d’aller,  au Nord et au Sud de la planète,  vers des sociétés écologiquement viables qui mettront en avant une relocalisation des activités, une redistribution des richesses à partir de fonds internationaux issus des taxes sur les marchés financiers et les activités polluantes.

Dans cette perspective une vie simple commence aussi sans doute par un ralentissement du rythme frénétique de nos vies. « Sois lent d’esprit » écrivait Montaigne,  la lenteur aide à  ouvrir le chemin de la sagesse, « la hâte détruit la vie intérieure » disait Lanza del Vasto.

 Jacques Robin écrivait dans « Changer d’ère » (Seuil, 1989) « Nous avons à enrichir le temps libéré pour que celui-ci ne soit ni temps vide ni temps marchand, mais créativité personnelle, convivialité sociale et curiosité toujours en route ».

Différencier l’urgent de l’important. Dans nos vies professionnelles et privées, on a tendance à donner la priorité à l’urgence. Ne faudrait-il pas donner la priorité à l’essentiel ? En ce sens, concrètement, ne faudrait-il pas avoir l’art de savoir remettre au lendemain le détail et le secondaire, cela s’appelle  la procrastination (Kathrin Passig et Sacha Lobo, « Demain c’est bien aussi », Anabet .)

Arriver à faire dialoguer passé, présent, avenir. L’individu se trouve projeté dans l’ivresse d’une course où, pour vivre avec son temps, il doit plus ou moins « abandonner la maîtrise de sa vie à la dictature de l’urgence, à l’instrumentalisation de l’instant. » Jean Chesneaux (« Habiter le temps », ouvrage déjà cité, Bayard, 1996) affirme  « que l’individu est plus ou moins coupé de tout projet comme de tout héritage, il éprouve de plus en plus de difficultés à se penser dans le temps ».

La question qui se pose est donc la suivante : « Comment renouer un dialogue entre le passé comme expérience, le présent comme agissant et l’avenir comme horizon de responsabilité ? ». Le temps citoyen(ne) doit affirmer sa capacité autonome face au temps de l’Etat, face au temps  du marché, face au temps  de la techno science. Mais à travers quels moyens ?

 

 2) Des moyens à penser et à mettre en œuvre face à l’accélération

 

            a) Des mouvements de ralentissements de la vie quotidienne

 

Il s’agit de créer des sortes de lieux  de décélération dans différents domaines : villes, alimentation, éducation…

Page 19

Ainsi le réseau international des « villes lentes », né en Italie en 1999, a aujourd’hui 140 villes de 24 pays qui adhèrent à une Charte, il s’agit de villes de moins de 60.000 habitants, en Europe, en Australie, au Canada, aux Etats-Unis…En France on trouve par exemple Segonzac en Charente (article du Monde des 3 et 4 octobre 2010)… La gestion municipale est centrée sur la qualité de la ville, sur « une vie qui est bonne », sur l’économie de proximité, le respect des paysages. Concrètement ces villages et ces villes reposent sur des rues piétonnes et cyclables, un retour du petit commerce, un marché de producteurs locaux, des espaces verts, des équipements urbains adaptés aux personnes âgées, aux enfants, aux handicapés…

 Les réseaux de l’alimentation lente « slow food », pour contrer les « fast food », reposent sur l’éducation au goût, le temps donné aux repas, la défense de la biodiversité des cultures, ce réseau comprend de l’ordre de 1500 antennes locales dans 150 pays.

De façon plus globale on trouve le « Slow production » qui met en avant des productions durables, le « Slow travel » qui veut des touristes  prenant  leur temps pour rencontrer personnes et monuments, le « Slow parenting » qui est un réseau de parents  voulant prendre du temps pour leurs enfants…

De même on trouve le « débranchement régulier » (Unplay challenge) qui  éloigne un moment les accrocs de leurs écrans. La revue Politis titrait ainsi « C’est l’heure du slow » (novembre-décembre 2011).Il est très probable que ces mouvements vont apparaitre ou se développer dans de multiples domaines et lieux de la planète. L’imagination ne doit-elle pas se déchainer pour développer les théories et les pratiques de l’éloge de la lenteur ?

 

 

b) Des moyens de réintégrer le temps

 Réintégrer le temps, dans nos pratiques quotidiennes, dans notre culture,  dans notre art de vivre, pourrait être mis en œuvre à travers les moyens suivants  proposés à titre indicatif et qui sont parfois partiellement en route :

Un respect des droits des générations futures fondé sur les principes de prévention, de précaution, et sur le principe de non-régression des acquis environnementaux essentiels (voir « La non régression en droit de l’environnement », sous la direction de Michel Prieur et Gonzalo Sozzo, Bruylant, 2012),

Un respect du patrimoine mondial culturel des générations passées fondé , entre autres ,  sur l’attribution de fonds massifs pour leur entretien,

Page 20

Une partie du temps qui serait libérée, grâce à  un revenu universel d’existence attribué à chaque être humain, accompagné de revenus d’activités,

Une prise en compte des «  droits du temps humain », évoqués par Jean Chesneaux  dans son ouvrage déjà cité « Habiter le temps », par exemple dans une « charte mondiale » disait-il, donc juridiquement non contraignante, incitative, puis un jour, pourrait-on ajouter, dans une convention internationale,

Des déplacements repensés dans l’urbanisation à tous les niveaux géographiques,

Une désacralisation de la vitesse, en particulier dans l’éducation de la maternelle à l’université, et donc la désacralisation  de la compétition,

La création d’une Fédération mondiale  de l’ensemble des  mouvements contribuant à essayer de ralentir le système international, Fédération  dotée d’importants moyens…

A titre de » travaux pratiques » à l’échelle internationale nous proposons (sur ce site à la rubrique « idées d’actions ») la création d’une Fédération mondiale d’ONG agissant pour le ralentissement du système international productiviste,une sorte d’internationale de la lenteur. Il ne s’agirait ici que de traiter un élément du système international productiviste mais un élément essentiel.

 

etc…etc… (prenez  votre temps pour imaginer de nouveaux moyens personnels et/ou collectifs. )

 

 

 

Remarques terminales

 

1) L’une des réponses symboliques les plus magnifiques face à l’accélération,

 

 C’est celle du Petit Prince, d’Antoine de Saint Exupéry , faite à un marchand de pilules qui apaisaient la soif.« C’est une grosse économie de temps dit le marchand .Les experts ont fait des calculs .On épargne cinquante trois minutes par semaine. On en fait ce qu’on veut.» « Moi, dit le Petit Prince, si j’avais cinquante trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine ».

 

 Quel avertissement !  Quelle leçon !  Quelle philosophie de la vie !

 Le Petit Prince nous appelle à marcher, à nous mettre debout.

Page 21

Il nous  demande de le faire en  nous méfiant  de la course,  destructrice de la vie   intérieure.

Il nous invite enfin à rechercher de véritables fontaines, il précisera  lesquelles, celles de la responsabilité, celles  de « l’apprivoisement » de l’autre, finalement  d’une certaine qualité de relations humaines.

 

2) L’accélération  et ses liens  avec  d’autres problématiques du temps.

 

a) L’accélération est liée à l’un de ses contraires, le temps libéré.

Paul Valéry écrivait magnifiquement « Je déplore la disparition du temps libre. Nous perdons cette paix essentielle des profondeurs de l’être, cette absence sans prix pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraichissent et se réconfortent, pendant laquelle l’être, en quelque sorte, se lave du passé et du futur, des obligations suspendues et des attentes embusquées. Point de pression mais une sorte de repos, une vacance bienfaisante qui rend l’esprit à sa liberté propre. »

 En ce sens on peut penser que diminuer la durée du temps d’un travail à partager est impératif, en allant même plus loin, comme le proposait par exemple André Gorz qui écrivait « il convient de trouver un nouvel équilibre entre travail rémunéré et activités productives non rémunérées, découvrir « l’abondance frugale », inventer une société plus détendue, plus conviviale, plus libre. »(cf aussi de façon plus globale «  L’abondance  frugale. Pour une nouvelle solidarité », Jean-Baptiste de Foucault, éditions Odile Jacob, 2010.)

 

 

b) L’accélération est liée à un autre de ses contraires : l’oisiveté.

 Oser des moments de paresse et, comme Rousseau, « se laisser aller et dériver lentement au gré de l’eau,  plongé dans mille rêveries … » Le fameux «  lâcher prise » n’est-il pas important  à la fois contre le stress et pour essayer, si nécessaire, de mieux se situer ?

c) L’accélération ne doit pas empêcher ou gommer la diversité des tâches,

Elle ne doit pas  tendre à une «  uniformité uniformisante » selon l’expression de Kostas Axelos. Une formule fameuse affirmait  qu’il  faut «  laisser du temps au temps », laisser mûrir les choses. «  Il y a un temps pour tout » disait déjà un passage de l’Ecclésiaste, « un temps pour planter, un temps pour arracher le plant (…) » 

d) L’accélération est en liens aussi avec la patience.

 Les êtres humains doivent avoir le temps de mûrir, il faudrait être patient,  confiant devant les promesses des heureux murissements. Il faudrait aussi être impatient pour les remises en cause des atteintes à la dignité.

Page 22

Temps de la diversité et temps de la patience symbolisés par  les saisons qui sont autant de leçons, temps  qui nous a donné une merveilleuse page de littérature sous la plume de Charles de Gaulle : « la nature qui « chante au printemps (…) », qui « proclame en été(…) », qui «soupire en automne(…) », qui gémit en hiver(…) », est-ce la « victoire de la mort ? »… « Non. (…) Immobile au fond des ténèbres, je pressens le merveilleux retour de la lumière et de la vie ». 

 

e) Enfin comment pourrions-nous affirmer que l’accélération est totalement négative ? Nous tomberions alors  dans une sorte de conception totalisante.

Vive  l’accélération lorsqu’elle sauve des vies ! Vive l’accélération lorsqu’elle est porteuse de démocratie, de justice, de paix, de protection de l’environnement ! Vive l’accélération lorsqu’elle nous fait rencontrer  ceux et celles que nous aimons ! Vive l’accélération lorsqu’elle fait retrouver  la santé, l’amour, l’amitié, la tendresse, la paix ! Oui, vive et que vive, alors, l’accélération !

 

 

3)  L’accélération et les générations d’êtres humains.

 

 Habiter le temps n’est-ce pas aussi le devoir de mémoire à l’égard des disparus et le respect des promesses à l’égard des générations futures ?

 François Ost écrit (dans Les clés du XXIè siècle, article intitulé « Générations futures et patrimoine », Seuil et Unesco, 1999 ) : « Ce n’est que reliée à d’autres que mon humanité s’affirme ». Cela signifie que, si nous prenons le temps d’écouter et de réfléchir, nous entendons encore les pas de ceux et celles qui  nous précèdent et déjà les pas de ceux et celles qui vont nous suivre. Ne sommes-nous pas d’autant plus vivants que nous portons un projet d’humanité et qu’il nous porte ?

 

4)… Alors  viendra le moment

 

Alors viendra le moment où, comme maillon de la chaine humaine,

    après   avoir eu la chance et la force  de prendre le temps

   de  vivre, d’aimer, et de lutter,

  nous pourrons,  avec Pablo Neruda (Troisième livre des odes, ode à l’ âge,  Gallimard,1978),  comme   des veilleurs  debout qui ont voulu faire  confiance à l’aurore, dire  lentement,  doucement,    sereinement ,   pleinement   :

    « (…) Maintenant,

   Temps, je t’enroule,

   je   te dépose dans ma boite sylvestre

   et   je m’en vais  pêcher,

   avec   ta  longue ligne,

   les   poissons de l’aurore. »

 

JML

octobre 26, 2013 Dans quel monde vivons-nous?

Les leçons, pour le présent et l’avenir, du drame du Titanic

 

Remarques d’introduction                                         

1) Le drame du Titanic.

a) Le naufrage du Titanic a encore  une certaine place dans la  mémoire collective. On peut ainsi imaginer le petit orchestre de ce transatlantique jouant le plus longtemps possible, tandis que le navire s’enfonce peu à peu.  Cette nuit du 14 avril 1912, voilà donc plus de cent ans, le temps est calme, l’hiver a été très doux dans les mers polaires et des glaces nombreuses se sont détachées du Groenland .Dans cette zone à risques le paquebot heurte un iceberg (de 20 à 30 mètres de haut et de 60 à 120 mètres de long) à minuit moins vingt et coule  à deux heures vingt. Il y a 1500 victimes sur 2200 passagers.

b) Parti d’Angleterre pour aller à New-York, il était considéré comme une machine parfaite. Son luxe est connu, ses dimensions aussi, 269 mètres de long, 53 mètres de haut (soit l’équivalent d’un immeuble d’environ 17 étages), 29 mètres de large. « Titanic », film de James  Cameron en 1997, reconstituera le drame mêlé à une histoire d’amour.

c) L’épave sera retrouvée en 1985 à 3800 mètres de profondeur, plus de 5000 objets ont été remontés. Un « musée interactif » a été ouvert en 2012 à Belfast sur le lieu de sa construction.

2) Le  mythe du Titanic

a) Beaucoup d’autres navires ont coulé avant et après le Titanic, par exemple le 26 septembre 2002 le Joala,  navire sénégalais, qui a disparu au large de la Gambie avec 1800 personnes à bord, alors que la capacité légale était de 500 passagers.

c) Pourtant aucun navire n’a été suivi d’une telle mythologie comme celle du Titanic. Certes il y a son nom qui est synonyme de  démesure, ensuite l’ouvrage  de 1898 (« Futility » de Morgan Robertson) dans lequel un transatlantique coule, il s’appelait «  le Titan »…

c) Mais le mythe tient surtout à cet engloutissement qui est,  pour certains, le symbole  d’un monde où l’on mettait en avant le progrès,  les  hiérarchies,  la toute-puissance de la technique, c’est ce monde qui disparait dans les abymes.

d) Le Titanic avait quelque chose du Rex, paquebot transatlantique qui surgit du film de Frederico Fellini en 1973, Amarcord. Les habitants du village montent dans des barques pour aller le voir passer une fois par an, tout  illuminé  et luxueux dans la nuit, image fugitive et  inaccessible, puissante et dérisoire.

3) Le Titanic et notre monde

a) On est frappé aujourd’hui par le fait que le mot est désormais symbolique d’une situation personnelle et /ou collective catastrophique.

 « Si tu continues comme çà tu vas te retrouver sur le Titanic ! », « Le monde est devenu un véritable Titanic ! ». Il est maintenant assez fréquent d’entendre  dire de telle ou telle conférence  internationale  qu’elle n’a fait  que « se tenir à bord du Titanic. »

b) Certains se demandent en effet si l’humanité ne s’est pas embarquée, malgré elle et/ou avec elle, dans un monde autodestructeur, terricide et humanicide, et s’il n’est pas vital non seulement de ralentir la vitesse de ce navire suicidaire mais, surtout, d’essayer de le faire changer de route, voire de changer et le navire et la route.

c) Cette analyse proposée ne se veut pas exhaustive que ce soit par rapport aux causes du naufrage du Titanic ou par rapport aux remises en cause d’un système qui irait vers la perte de l’humanité et de l’ensemble du  vivant. Cet article a pour simple objectif de souligner quelques repères.

 N’est-il pas important de se demander quelles sont les leçons à tirer du drame du Titanic pour notre monde en ces débuts du XXIème siècle ? Nous envisagerons tour à tour les leçons relatives au temps de l’avant catastrophe(I), au temps de la catastrophe(II) et au temps de l’après catastrophe(III).

 

 

 

I – Les leçons du temps de l’avant-catastrophe du Titanic

 

Nous pouvons penser  qu’il y a au moins quatre leçons vitales pour le présent et l’avenir.

 

A-Remettre en cause l ’aveuglement  de la compétition

 

1) En 1912 la Compagnie du Titanic avait construit le navire le plus grand, porteur du plus grand luxe, et le plus rapide. Le propriétaire du navire avait peur de ne pas réaliser assez de profits et il avait négligé les mesures de sécurité. Le capitaine se retrouvait sous la pression de  l’exploit  à réaliser, celui de l’une des traversées les plus rapides.

2) Aujourd’hui existent cette compétition effrénée par exemple pour gagner des parts de marché et cette obsession de battre des records de vitesse et de puissance.

a) Certains, de loin les plus nombreux sur notre planète, croient que la compétition est naturelle. Elle est liée à la nature humaine, c’est un impératif naturel de nos sociétés, elle est saine, bonne, nécessaire. Il faut être, en tant que personne ou collectivité, parmi les gagnants, faute de quoi on est dans les perdants, la compétition ou la mort ! C’est «  l’évangile de la compétition ».

b) Les autres sont, à ce jour, moins nombreux tant il est vrai que la compétition a colonisé les esprits et que leur décolonisation est difficile. Ils pensent que la compétition est un produit de l’histoire. Elle est variable selon les lieux, les acteurs et les périodes. Le système productiviste la rend omniprésente et omnipotente. C’est ou bien la compétition et ses logiques de mort ou bien la  fraternité à construire face aux périls communs.

 

 

 

B-Remettre en cause  la croyance dans la toute-puissance de la techno-science

1) En 1912, avant de disparaitre au fond des abimes, la machine qui se voulait parfaite reposait, entre autres, sur un acier jugé indestructible. Or on découvrit il y a quelques années que, moins solide dans les eaux glacées, il n’avait pas pu résister au choc de l’iceberg.

2) Demain  que seront, par  exemple, les grandes technologies de l’ingénierie qui auront pour objectif de « mettre la Terre à l’ombre » face au réchauffement climatique ?

3) Le Titanic c’est aussi le symbole d’une société qui tend à ne plus se donner de limites. Jacques Ellul demandait : « qu’est-ce qu’une société qui ne se donne plus de limites ? » Ainsi n’est-ce pas une forme d’atteinte aux droits des générations futures que de leur laisser des déchets radioactifs pour un temps incommensurable ?

4) Lorsque la techno-science tend à occuper toute la place ne faut-il pas la remettre à sa place ? L’enjeu n’est-il pas de construire une techno-science au service des êtres humains et non le contraire ?

 

C-  Surmonter  l’incapacité à prendre en compte des avertissements

1)  En cette nuit d’avril 1912 le Titanic aurait dû prendre une route plus au Sud. Un navire, le California  qui naviguait par là , avait envoyé six fois des  signalements  d’icebergs .

2) Dans son ouvrage, « Pour un catastrophisme éclairé », Jean-Pierre Dupuy se prononce pour une autre attitude  face au déni qui nous pousse à ne pas voir les solutions radicales pour empêcher les catastrophes.  » Il faut  se projeter dans un avenir quasi certain, celui de catastrophe, pour le modifier et sortir de notre aveuglement et de notre  paralysie  » .

3) Que d’avertissements depuis 1945 lancés face à ce système international devenu autodestructeur ! Avertissements de scientifiques, de philosophes,  d’ONG , d’organisations internationales…François Partant écrivait « Les catastrophistes sont ceux et celles qui ferment les yeux sur les causes des catastrophes et non ceux et celles qui essaient d’avertir, de critiquer et de proposer. »( F.Partant : La fin du développement, 1982. La Ligne d’horizon, 1988).

D – Arriver à  distinguer  l’essentiel  et le détail

1) En cette nuit de 1912 la radio était toute récente, des passagers l’utilisaient pour envoyer des nouvelles  à leurs proches, les deux opérateurs radio ont  ignoré  ainsi les messages du California.

2) Dans les vies personnelles et collectives nous confondons, parfois  ou  souvent ou en permanence  selon les cas, l’essentiel et le détail. S’il reste vrai qu’il faut ne pas négliger certains détails  (  » le diable  peut se loger  dans les détails !  » ) , il est vrai aussi que l’essentiel ne doit pas être ignoré. Un des exemples les plus criants aujourd’hui est celui de la course aux armements qui constitue une des plus grandes menaces pour l’humanité, or le désarmement est loin d’avoir la place qui devrait être la sienne.

Importantes sont aussi les leçons pendant  les catastrophes.

 

II – Les leçons du temps de la catastrophe du Titanic

A-Organiser le temps de  l’urgence

1) Le Titanic est parti avec 16 chaloupes pouvant contenir 70 personnes chacune, soit un total d’environ 1100 places sur 2200 passagers. Il faudra attendre … 1960 pour qu’au niveau international le nombre de canots de sauvetage soit calculé en fonction du nombre de passagers.

D’autre part  sur le Titanic le capitaine est absent au moment crucial, des issues de secours sont bloquées, la gestion des opérations de sauvetage est chaotique, des chaloupes partent presque à vide.

2) Etre prêts à faire face aux urgences voilà qui  a donné le jour   à nombre de   professions,  d’organismes et de moyens aux XXème et XXIème siècles. Par exemple dans certains domaines et  certains  pays des exercices se déroulent régulièrement pour faire  face à des catastrophes.

3) On peut cependant affirmer, sans crainte malheureusement de se tromper, qu’aujourd’hui et demain des menaces et des drames environnementaux et technologiques  auront une grande ampleur et que l’assistance humanitaire est loin d’avoir les moyens qui seraient vitaux. (voir actes du colloque sous la direction de Jean-Marc Lavieille, Michel Prieur, Julien Bétaille, Les catastrophes écologiques et le droit : échecs du droit, appels au droit, Bruylant, 2012 en particulier  l’article de JML sur «  l’assistance écologique. »

Voir aussi sur ce site à la rubrique « Environnement »  l’article intitulé « Pour une véritable assistance écologique. »

B-Remettre en cause des inégalités criantes pendant la catastrophe

1) Le film « Titanic » montre particulièrement bien cet aspect du drame. Il y a eu plus d’hommes sauvés en première classe que d’enfants en troisième classe. Les pourcentages du nombre de rescapés sont criants : 60% en première classe, 44% en seconde classe, 25% en troisième classe.

2) Ces inégalités il faut aussi les combattre à titre préventif, par exemple en créant un statut international de protection des déplacés environnementaux, statut accompagné d’importants moyens. (voir notamment la présentation du projet de statut par Jean-Marc Lavieille, Jean-Pierre Marguénaud, Julien Betaille, Revue européenne de droit de l’environnement(REDE) , n°4,2008)

C-La nature humaine peut tout être, le pire et le meilleur, il faut construire le meilleur

1) Il y a au moins trois façons de se situer par rapport à la nature humaine. Certains pensent qu’elle est mauvaise depuis toujours et à tout jamais, d’autres pensent qu’elle est bonne depuis toujours et à tout jamais, d’autres enfin pensent qu’elle peut tout être, le meilleur et le pire, cela  selon les volontés, les évènements, les marges de manœuvres…Les attitudes au moment du drame du Titanic vont, elles aussi, dans le sens du tout est possible.

2) Au moment du drame  du Titanic des personnes ont donné leurs places à d’autres pour monter dans les chaloupes, les musiciens ont joué sur le pont le plus longtemps possible, des couples ont fait le choix de rester  ensemble alors que l’un des deux pouvait encore partir. Et il y a  même, dans le film déjà cité, le jeune amoureux venant mourir  dans l’eau glacée, près du radeau à une seule place donnée à celle qu’il aimait.

 Et puis il y a aussi ceux qui ont pris la place d’autres personnes dans des chaloupes, ceux qui à coups de rames ont assommé des survivants qui dans l’eau essayaient de monter sur ces embarcations de sauvetage.

 

 3) Cette réalité n’est pas seulement  celle  du Titanic mais de nombreuses attitudes personnelles et collectives, passées, présentes et probablement à venir : on trouve des attitudes intermédiaires et,  ici et là, des attitudes extrêmes.

 

4) Sans doute serait-il porteur, de la maternelle à l’université, de multiplier les théories et les pratiques de solidarités, de mettre en place de véritables éducations aux droits de l’homme, de la femme et de l’enfant, éducation aussi  à l’environnement, éducation à la paix à travers l’apprentissage du règlement non-violent des conflits.

Leçons du temps de la catastrophe mais aussi de l’après-catastrophe…

 

 III- Les leçons du temps de l’après-catastrophe du

Titanic


A-Face à l’irresponsabilité, penser et organiser les responsabilités

1) Au sens juridique  de dommages et intérêts la responsabilité dans ce drame n’ira pas loin. La compagnie d’assurance remboursera le Titanic à la compagnie du paquebot, mais aucune famille ne percevra d’indemnités.

2) De ce point de vue les systèmes de dommages et intérêts ont, depuis, fait du chemin de même que la responsabilité pénale. Ces chemins sont cependant très inégaux sur notre planète  selon les pays, les auteurs et les victimes des catastrophes.

3) On peut surtout, de façon plus globale,  dénoncer  de nombreuses irresponsabilités face aux défis mondiaux relatifs à la démocratie, la justice, l’environnement, la paix.

 Même si les responsabilités des acteurs sont extrêmement  variables (faibles, importantes, trés lourdes, gigantesques), il n’en reste pas moins que tous sont, plus ou moins, appelés à des remises en cause vitales, nombreuses et difficiles, en particulier les générations présentes par rapport aux générations futures. (Principe responsabilité, Hans Jonas,1979,édition du Cerf,1990.)

 

B-Remettre en cause les discriminations médiatiques

1) Les médias de l’époque ont ainsi  peu évoqué par exemple ces mécaniciens essayant de  maintenir la lumière du paquebot le plus longtemps possible.

2) Les luttes contre les inégalités pendant les catastrophes restent essentielles,  pour ne prendre que cet exemple : dans les medias la façon dont on rend compte d’une catastrophe  peut être à géométrie variable. Et  des  linceuls de silence recouvrent parfois  des catastrophes.

 

 

Remarques terminales

 

1)  Du XVème  siècle jusqu’au Titanic en 1912 et Hiroshima en 1945 on peut dire que l’on était dans une période  de certitude, de toute-puissance.  De 1912 à 1986 (catastrophe de Tchernobyl  ) on est entré dans une période  de doute, la techno science porteuse de bienfaits n’est pas le remède miracle aux malheurs du monde et elle peut même entrainer drames et menaces. De 1986 à nos jours voilà une période de précaution,  il faut agir autrement afin d’éviter la multiplication et l’aggravation des catastrophes pour les générations présentes et futures.

 

2) Certains en arrivent à se demander  si, pour que le monde change aujourd’hui, il n’y a plus que la pédagogie des catastrophes ?

Encore faut-il  comprendre et tenir compte de cette pédagogie, or les situations sont variables, elles vont du statu quo, en passant par des améliorations, en allant plus rarement  jusqu’à de véritables remises en cause.

S’il faut tirer les leçons des catastrophes on ne peut les attendre pour espérer avancer. Il faut agir en amont pour les empêcher ou en réduire les effets.

 Et de toute façon,  à long terme, il n’y aurait plus grand monde pour tirer les leçons de multiples désastres gigantesques. Par exemple disait Jean Rostand « Si les forces de frappe se multiplient on peut, hélas, prédire qu’il n’y aura plus personne pour les recevoir et pour les envoyer. »…et pour en tirer la pédagogie.

 

3) Face aux catastrophes une question centrale et globale demeure :

Comment faire naitre les déterminations personnelles et collectives pour passer d’un système international productiviste autodestructeur à une communauté mondiale humainement viable ?                                            

 

JML

                                                                                                                                        (Cette  question essentielle des volontés fait l’objet d’un article de ce site intitulé «  Quelles volontés politiques ? » à la rubrique « Sujets tous azimuts ».)

 

 

 

 

 

octobre 26, 2013 Dans quel monde vivons-nous?

Page 1      

Synthèse de l’histoire des relations internationales

                                 de 1945 à nos jours(janvier 2014)

 

Introduction.

 Il est assez rare d’avoir des synthèses qui se veulent globales de l’histoire des relations internationales. A  la dimension politico-stratégique qui domine souvent l’historique,  on  ajoutera l’évocation  même rapide d’autres dimensions (économiques,  scientifiques, juridiques, écologiques, sanitaires, démographiques, sociales, culturelles…) .L’auteur du site est reparti  ici  de son ouvrage  de « Relations internationales »(éditions Ellipses) en ajoutant  des  développements  allant dans ce sens et bien sûr des mises à jour nécessaires.

 

 

Le passé comme expérience ne peut-il pas contribuer à éclairer le présent agissant et l’avenir comme « horizon de responsabilité »?

 

 En exergue  si on nous demandait,  arbitrairement, de ne retenir de 1945 à 2013 seulement que deux évènements symboliques, l’un symbolique d’un monde dramatique, ce serait  le 6 août 1945, le lancement de la bombe atomique(Hiroshima), l’autre symbolique d’un monde d’espoir, ce serait le 9 novembre 1989, la sortie de Yalta (chute du mur de Berlin).

 

Du point de vue politique le critère dominant est celui des rapports entre les Etats. De 1945 à 1991 c’est le « duopole » des Etats-Unis et de l’Union soviétique, les deux « super-grands », « un seul lit pour deux rêves » disait un premier ministre chinois. De 1991 (implosion de l’Union soviétique en 15 Etats) à nos jours, les Etats-Unis se retrouvent « hyper-puissance », mais n’est-ce pas aussi l’arrivée  des pays émergents, en particulier de la Chine, sur la scène internationale ?

 

 Du point de vue global le système international ne s’enfonce-t-il pas dans une crise radicale,  écologique, économique, sociale, politique, culturelle ? N’est-ce pas la crise du système productiviste ?  (Sur  » le système international productiviste  » voir l’article  sur ce site dans cette même rubrique  » Dans quel monde vivons-nous? « .)

 

Trois grandes périodes seront synthétisées, dans la première (1945-1964) nous résumerons quatre sous-périodes, dans la seconde (1964-1989) puis dans la troisième (1989 à nos jours),  nous résumerons à chaque fois  deux sous-périodes.

 Après chaque « résumé » nous  rappellerons « des  évènements  essentiels», donc leur énumération ne sera pas exhaustive.

Page 2

 

I–  De la Conférence de Yalta à la guerre du Vietnam (1945-1964)

 

 

A- La formation des blocs (1945-1947)

 

            1) Le résumé :

 a) L’ère nucléaire s’ouvre dramatiquement en 1945. Cette sous-période est celle de « la paix manquée » puisque l’Europe va se séparer en deux. Deux blocs se constituent : d’une part les Etats-Unis à la tête du « monde libre » c’est-à-dire l’Ouest, d’autre part l’Union soviétique à la tête « du camp anti-impérialiste » c’est-à-dire l’Est.

b) Certes les Nations Unies ont vu le jour, mais les conférences de l’après-guerre témoignent du partage du monde entre Etats dominants en 1945 (qu’on retrouve d’ailleurs membres permanents du Conseil de sécurité.)

       2) Des évènements essentiels

Il y avait eu l’avancée de juillet 1944 à travers les Accords de Bretton Woods (système monétaire international, Fonds monétaire international, Banque mondiale), l’Union soviétique cependant n’y participait pas. La Conférence de Yalta (4 au11 février 1945 en Crimée) est une forme de « partage du monde » entre Roosevelt, Churchill et Staline. Viennent  ensuite la capitulation de l’Allemagne (8 mai 1945 à Berlin), la création des Nations Unies (Charte de San Francisco, 26 juin 1945), la Conférence de Potsdam (en juillet 1945 entre Truman, Churchill et Staline) où ce partage du monde continue.

C’est l’envoi terrifiant et apocalyptique  des bombes atomiques par les Etats-Unis sur Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, ces armes ouvrent l’ère nucléaire. Albert Camus écrit « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie(…) Ce n’est plus une prière mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. »Jean-Paul Sartre affirme de son côté « Désormais nous savons que chaque jour peut être la veille de la fin des temps ». Jean Rostand écrira « Accepter l’arme atomique c’est se rendre complice, par nonchalance ou passivité, du plus abominable forfait que l’homme ait jamais prémédité contre l’homme. »

 Voilà le procès de Nuremberg (novembre 1945 à décembre 1946) qui juge et condamne des responsables des crimes nazis, en particulier bien sûr de l’horreur des camps de concentration. Voilà les pays du « rideau de fer », ainsi nommés par Churchill en mars 1946, c’est-à-dire sous domination soviétique. La Conférence de Moscou (avril 1945) échoue et précipite la coupure des deux Allemagnes et  la guerre froide.

 Voilà le premier ordinateur en 1946 (avant cela : en 1877 le téléphone, 1926 la télévision).

Page 3

B- La guerre froide (1947-1953)

 

            1) Le résumé :

a) La guerre froide va de la doctrine Truman (mars 1947), qui ouvre une politique d’aide à l’Europe pour « endiguer les progrès du communisme », jusqu’à la mort de Staline (mars 1953) (le système totalitaire du stalinisme va de 1929 à 1961 avec les camps de travail puis le Goulag).

 b) La guerre froide c’est l’affrontement que se livrent par pays et peuples interposés les deux « super-grands » sans en arriver au conflit  nucléaire. Raymond Aron, (auteur d’un  grand ouvrage « Paix et guerre entre les nations »,1962), la résumait en une formule : « paix impossible, guerre improbable ».

 c) Le blocus de Berlin (juin 1948 à mai 1949) marque la guerre froide : l’Union soviétique bloque les voies d’accès terrestres à Berlin-Ouest, les Etats-Unis mettent en place un pont aérien qui permet de ravitailler Berlin-Ouest.

d)  Les guerres israélo-arabes commencent, il y en aura quatre, en 1948, 1956, 1967, 1973, sans compter les opérations militaires de l’armée israélienne au Liban et dans la bande de Gaza.

            2) Des évènements essentiels

  Voilà le plan Marshall (juin 1947,plan d’aide à la reconstruction économique de l’Europe),voilà le plan de partage de la Palestine adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies en novembre 1947 (33 voix pour, 13 contre,10 abstentions), le plan est rejeté par les pays arabes. C’est l’indépendance de l’Inde(avec l’action non-violente de Gandhi, »Les générations futures auront du mal à croire qu’un tel homme ait pu exister sur notre terre! » disait Einstein) et du Pakistan le 15 août 1947, le « coup de Prague » c’est-à-dire la prise du pouvoir par les communistes en février 1948 en Tchécoslovaquie, la création de l’Etat d’Israël en mai 1948, la première guerre israélo-arabe (de mai 1948 à juillet 1949), le blocus de Berlin-Ouest par les soviétiques (1948-1949), l’adoption par l’AG des Nations Unies de la Déclaration universelle des droits de l’homme ( DUDH,10 décembre 1948), le début de la première guerre d’Indochine contre la France ( décembre 1946 jusqu’en mai 1954), la défaite de l’armée française à  Dien Bien Phu(bataille de mars à mai 1954) est suivie des Accords de Genève de juillet 1954.La Chine, avec Mao Tsé-toung, devient « République populaire » le 1er octobre  1949.Sont conclues les 4 conventions de Genève sur le droit des conflits armés(12 août 1949).L’OTAN, organisation militaire sous domination des Etats-Unis, est créée en avril 1949, en mai 1949 c’est la naissance de l’Allemagne de l’Ouest(RFA), en octobre 1949 c’est celle de l’Allemagne de l’Est(RDA).Le 9 mai 1950, dans le sillage de Jean Monnet, Robert Schuman fait une Déclaration qui donne le jour à la première  Communauté européenne, celle du charbon et de l’acier(CECA,1951), c’est aussi dans le cadre du Conseil de l’Europe (créé en mai 1949 avec 10 Etats membres et 47 en 2013 )que voit le jour la Convention européenne des droits de l’homme en novembre 1950,avec la Cour européenne des droits de l’homme(CEDH) qui deviendra une juridiction essentielle et en elle-même et en inspirant la création d’autres juridictions régionales. C’est enfin la guerre de Corée de 1950 à 1953, la Corée du Nord avait pris Séoul, capitale de la Corée du Sud, la guerre est accompagnée de 2 millions de victimes et se termine en juillet 1953 par l’armistice (et non pas un véritable accord de paix). En mars 1953 c’est la mort de Staline.

Page 4

 A l’époque sont des puissances nucléaires dotées de la bombe atomique (bombe A, arme à fission) les Etats-Unis(1945), l’Union soviétique(1949), le Royaume-Uni(1952).

Deviendront ensuite des puissances nucléaires dotées de la même arme : la France(1960), la Chine(1964).D’autre part ont, depuis ce temps, des armes nucléaires atomiques l’Etat israélien(1967),l’Inde (1998) et le Pakistan(1998),les Etats étant au seuil de ces armes sont la Corée du Nord et l’Iran.

Enfin à l’époque ont des armes thermonucléaires (bombe H, armes à fusion) : les Etats-Unis(1952), l’Union soviétique(1953). Deviendront ensuite des puissances thermonucléaires le Royaume-Uni(1957), la Chine(1967), la France(1968)).

En 1949 le roman d’anticipation « 1984 » pose la question du « Big Brother » qui nous regarde, nous surveille et devient synonyme d’une forme de   totalitarisme.

 

C- La fausse détente (1953-1957)

 

            1) Le résumé :

a) Cette sous-période s’appelle souvent «  la détente », en fait il s’agit d’une fausse détente puisqu’il y a certes, d’une part, des discours sur « la coexistence pacifique »…mais

b)…  d’autre part, des affrontements entre les Etats-Unis et l’Union soviétique.

c) Le Tiers-monde arrive sur la scène internationale à la Conférence de Bandoeng(Indonésie) en avril 1955.

            2) Des évènements essentiels

  L’accord de paix sur l’Indochine crée une ligne de démarcation provisoire (le 17ème parallèle) entre les deux Vietnam. C’est ensuite la Conférence de Bandoeng(ou Bandung) (18 au 24 avril 1955 en Indonésie, 29 pays d’Afrique et d’Asie, avec Nasser, Nehru, Chou En-lai, Soekarno, Sihanouk), elle marque l’arrivée du Tiers-monde sur la scène internationale, elle en appelle à la décolonisation et au non-alignement.  Voilà l’entrée de l’Allemagne de l’Ouest dans l’OTAN (mai 1955), la création du Pacte de Varsovie en mai 1955, pacte militaire des pays de l’Est sous domination de l’Union soviétique. C’est le 20ème Congrès du PC de l’Union soviétique en février 1956 qui dénonce « le culte de la personnalité » à l’époque de Staline, c’est l’insurrection en Hongrie en octobre 1956 qui fait l’objet d’une répression terrible des forces du Pacte de Varsovie, c’est enfin la crise de Suez dans laquelle le chef d’Etat égyptien,Nasser, nationalise la compagnie du Canal de Suez(juillet 1956), c’est  la seconde guerre israélo-arabe (octobre 1956 à novembre 1956), et pour protéger le Canal de Suez les franco-britanniques envoient des troupes fin octobre 1956, elles repartiront fin décembre  sur pressions des Etats-Unis et de l’Union soviétique.

 En 1956 voilà … la pilule contraceptive, sept ans après « Le deuxième sexe » paru en 1949.En 1955 « Tristes tropiques » est  l’avertissement d’un grand  anthropologue sur les menaces relatives à l’avenir de l’homme et du vivant. En octobre 1957 l’Union soviétique met sur orbite le premier satellite artificiel (Spoutnik 1).

Page 5

 

D- Les confrontations localisées (1957-1964)

 

            1) Le résumé :

 a) L’évènement majeur est celui d’une crise gravissime qui éclate entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, c’est «  l’affaire des missiles de Cuba » en octobre 1962 qui voit le monde au bord d’une guerre nucléaire.

b) D’autre part les tensions par rapport à Berlin sont toujours présentes.

c)  Les indépendances en Asie et en Afrique se multiplient,

 d)  La Communauté économique européenne(CEE) est  créée par le Traité de Rome le 25 mars 1957 (au départ 6 Etats membres, 28 en  juillet 2013).

            2) Des évènements essentiels

  C’est la création de l’OPEP (pétrole) en septembre 1960, c’est la construction du mur de Berlin par l’Allemagne de l’Est en août 1961 pour arrêter les habitants qui partaient à l’Ouest, c’est la première conférence des pays non-alignés en 1961. Ce sont aussi des indépendances qui interviennent parfois après une guerre , par exemple de 1954 à 1962 en Algérie, ou des indépendances parfois suivies d’une guerre, comme au Congo belge devenu indépendant en juin 1960.C’est la naissance du couple franco-allemand , fondé par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer en 1963,couple essentiel et en lui-même et pour les Communautés européennes puis l’Union européenne. C’est enfin la crise de Cuba : un avion espion des Etats-Unis détecte des rampes de lancement de missiles installées à Cuba par l’Union soviétique, le 22 octobre 1962 le président des Etats-Unis,  Kennedy, ordonne le blocus de l’île communiste, blocus qui sera levé le 22 novembre à la suite de la décision de Khrouchtchev de démanteler ces installations nucléaires. C’est  aussi  l’assassinat de Kennedy en novembre 1963.

 

II De la guerre du Vietnam à la sortie de Yalta (1964-1989)

 

A- Des rivalités multiples (1964-1985)

 

            1) Le résumé :

a) Les affrontements entre les Etats-Unis et l’Union soviétique sont nombreux et dramatiques. Il s’agit d’abord de la course aux armements qui atteint son apogée en 1988 (1000 milliards de dollars de dépenses militaires mondiales).

b) Il s’agit ensuite de la guerre du Vietnam (seconde guerre d’Indochine), elle oppose d’une part le Nord Vietnam procommuniste, soutenu militairement par la Chine et l’Union soviétique et d’autre part le Sud Vietnam, soutenu militairement par les Etats-Unis. Cette guerre va de 1964 à 1973, elle est synonyme de souffrances gigantesques ! Les victimes du côté vietnamien sont de 1 million de combattants et de 4 millions de civils, du côté des Etats-Unis 58.000 militaires, s’ajoutent aussi des souffrances physiques, morales ainsi que d’énormes et dramatiques atteintes sanitaires et destructions environnementales  à travers le déversement massif de  « l’agent orange ». Cette guerre est synonyme aussi de « victoire » d’un petit pays sur une grande puissance.

Page 6

 c) D’autre part des craquements apparaissent dans le bloc de l’Est, ainsi en Tchécoslovaquie en 1968 où « le printemps de Prague » est réprimé,  en Pologne en 1980 la grève du chantier naval de Gdansk et la naissance du syndicat Solidarnosc symbolisent la liberté. Des craquements moindres  à l’Ouest : la France quitte l’OTAN, Charles de Gaulle veut une France indépendante des deux blocs.

d) Enfin c’est le totalitarisme du génocide du Cambodge (avril 1975 à janvier 1979), de l’ordre de un habitant sur quatre est exécuté, soit près de deux millions sur près de huit millions de personnes, l’horreur de l’horreur !

e) C’est la montée des marchés financiers à partir d’août 1971, fin de la convertibilité du dollar en or, voilà  donc des spéculations sur les monnaies.

            2) Des évènements essentiels

  La guerre du Vietnam avait commencé en fait en 1959 par l’interventionnisme des Etats-Unis au Sud Vietnam (bases militaires, conseillers militaires), en 1964 les Etats-Unis s’engagent dans la guerre au Nord puis au Sud, ils perdent cette guerre qui se termine en janvier 1973 par les Accords de Paris entre les Etats-Unis et le Nord Vietnam. La troisième guerre d’Indochine se poursuit entre les deux Vietnam et se termine par la victoire du Nord Vietnam en avril 1975 (chute de Saigon) et par la réunification du Vietnam procommuniste. En octobre 1971 la Chine entre aux Nations Unies.

Ce sont la troisième (5 au 10 juin 1967 dite «  guerre des six jours ») et quatrième (au mois d’octobre 1973, dite «  guerre du Kippour »)guerres israélo arabes, c’est la guerre du Biafra (mai 1967 à janvier 1970) dont la sécession au Nigéria est écrasée (2 millions de victimes de la guerre, de la famine, de la soif, et des épidémies), c’est le génocide du Cambodge mis en œuvre par les  khmers rouges d’avril 1975 à janvier 1979, l’armée Vietnamienne entre alors au Cambodge,elle en partira en avril 1989.

 C’est la suspension de la convertibilité du dollar en or (décision du président des Etats-Unis en août 1971) qui constitue, à travers la spéculation, un pas vers la puissance des marchés financiers. C’est le quadruplement  des prix du pétrole de 3 à 12 dollars le baril, par les pays producteurs du Golfe, en décembre 1973, le second « choc »pétrolier se produit en 1979(chute du Shah d’Iran et guerre Irak-Iran), les prix passent de 13 à 40 dollars le baril,(début 2013 il était autour de 100 dollars). Voilà aussi la Déclaration sur le nouvel ordre économique international(NOEI) adoptée par l’AG des Nations Unies en mai 1974. Enfin, avec les craquements à l’Est et à l’Ouest, on observe une politique « d’ouverture à l’Est » pratiquée par l’Allemagne de l’Ouest et les négociations d’Helsinki sur les droits de l’Homme en juillet 1973 vont dans ce sens, elles regroupent 35 Etats. Voient le jour les deux Pactes internationaux des droits de l’homme du 16 décembre 1966 entrés en vigueur en 1976, l’un relatif aux droits civils et politiques, l’autre relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. En 1968 est conclu le Traité de non-prolifération des armes nucléaires(TNP) dont l’efficacité sera toute relative (des Etats non signataires, des difficultés de contrôle…)

A partir de 1976 c’est le G7 (Etats-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Canada) qui devient en 1998 le G8 (avec la Russie), il s’agit d’une enceinte diplomatique et de coopération économique dont les réunions sont celles de pays économiquement parmi les plus puissants du monde.

A partir de 1981 les premiers cas de sida sont observés, de 1981 à 2010 la pandémie a causé la mort de près de 40 millions de personnes. L’épidémie continue, depuis peu de temps apparait une certaine diminution des décès et des contaminations, mais par exemple, pour la seule année 2011, il y avait encore 34 millions de personnes vivant avec le VIH (dont 23,5 millions en Afrique subsaharienne) 2,5 millions de nouvelles infections, et 1,7million de décès liés au sida.

L’homme pose le pied sur la Lune le 21 juillet 1969.En 1968 Le film « 2001 : l’Odyssée de l’espace » pose  la question d’une techno science qui tend à nous dépasser.

  Page 7

B- La détente (1985-1989)

 

            1)  Le résumé :

a) L’hypothèse la plus probable de la grande cause de la détente est une nouvelle équipe, celle de Gorbatchev,  arrivant au pouvoir à Moscou en mars 1985, qui veut alléger le poids de la course aux armements ce qui permettrait de dégager des marges de manœuvres militaires, économiques, politiques.

b) La détente se met en route à travers de gigantesques changements structurels en Union soviétique et dans les pays de  l’Est , elle prépare la fin des blocs et les grandes retrouvailles Est-Ouest. Le 9 novembre 1989 c’est la chute du mur de Berlin, M. Gorbatchev écrira : « L’histoire est sortie de ses gonds », F. Mitterrand affirmera « Comme un fleuve entre dans son lit,  l’Europe est rentrée dans son histoire et sa géographie ».

2)  Des évènements essentiels

  Voilà donc l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir (mars 1985) et le traité bilatéral (Etats-Unis, Union soviétique) de destruction des euromissiles (décembre 1987). En septembre 1989 la Hongrie décide d’ouvrir sa frontière avec l’Autriche, le 10 septembre 10.000 allemands de l’Est vont en RFA.C’est en octobre 1989 que 8000 réfugiés Est allemands, venant de Prague et de Varsovie, arrivent en Allemagne de l’Ouest à bord « des trains de la liberté ». Le 9 novembre 1989 les autorités d’Allemagne de l’Est décident l’ouverture de la frontière, les allemands se déplacent librement. On peut dire des résistants non-violents des peuples des pays de  l’Est « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

C’est la Convention des droits de l’enfant (20 novembre 1989).

Le 26 avril 1986 c’est la catastrophe  nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine (à l’époque en Union soviétique).

 


III-De la sortie de Yalta à la crise économique mondiale(1989ànosjours)

 

 

A- La sortie de Yalta (1989-2001)

 

            1) Le résumé :

 a) C’est la fin des blocs, les régimes communistes sont balayés par les révolutions de 1989 des peuples de l’Est qui manifestent par une résistance massive et non-violente dans ces pays, l’Union soviétique implose en 15 Etats, elle n’existe plus à partir du 8 décembre 1991(ouvrage d’André Fontaine, « L’un sans l’autre »,1991), les Etats-Unis restent la seule superpuissance. Les accords de désarmement nucléaire sont conclus entre l’Union soviétique, puis la Russie avec les Etats-Unis en juillet 1991 et janvier 1993.

Page 8

b) Des pays de l’Est  adhèrent à l’Union européenne (8 en 2004, 2 en 2007, 1 en 2013,l’UE comprend 28 Etats et 500 millions d’habitants en 2013 ), ils adhèrent aussi au Conseil de l’Europe(tous entre 1990 et 2007,la Russie en 1996,le Conseil de l’Europe comprend 47 Etats et  800 millions d’habitants en 2013),certains pays de l’Est adhèrent à l’OTAN ,7 entre 1999 et 2009,(l’OTAN comprend 28 Etats membres en 2013 et 910 millions d’habitants, il n’y a pas la Russie mais les Etats-Unis bien sûr sont toujours là).

 c) En juin 1992, vingt ans après celle de Stockholm en 1972, c’est le succès à Rio de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement qui sera suivie des échecs de celles de Johannesburg en juin 2002 et  de Rio en juin 2012(« Rio moins 20 » diront certains).

d) Cette période est marquée aussi par le processus de paix israélo-palestinien qui se remet en route, le 9 septembre 1993 ce sont les Accords d’Oslo, l’OLP reconnaît le droit à l’Etat d’Israël d’exister en paix et en sécurité, et Israël reconnaît l’OLP comme le représentant du peuple palestinien.

e) Ce sont les premières élections multiraciales en Afrique du Sud,Nelson Mandela,après 27 années passées en  prison,est élu en mai 1994 président de la République. Symbole de résistance il agit ensuite pour la réconciliation.

f) C’est l’horreur du génocide du Rwanda d’avril à juillet 1994, (1 million de victimes soit un habitant sur sept !).

g) C’est la naissance du G20 en 1999.

             2 ) Des évènements essentiels :

Aux évènements précédents s’ajoute un traité de septembre 1990 qui rétablit l’Allemagne unie. Le Pacte de Varsovie est dissous en juillet 1991. C’est aussi l’implosion dramatique de l’ex-Yougoslavie,  en particulier de 1992 à 1995, elle implose en six Etats, c’est la guerre en Tchétchénie déclenchée par la Russie qui tient à l’intégrité de son empire (17 millions  km2).

En janvier et février 1991 les Nations Unies adoptent des sanctions militaires contre l’Irak qui avait envahi le Koweït, c’est la « guerre du Golfe ».

De 1986 à 1996 une autre guerre provoque en RDC (République Démocratique du Congo) 4 millions de victimes dans cette guerre civile, l’une des plus terrifiantes depuis 1945 !

Page 9

C’est la fin de l’apartheid en Afrique du Sud (l’abolition des lois d’apartheid en juin 1991, par le pouvoir en place, marque la  victoire de l’ANC et de Mandela, ce sera son élection en mai 1994.