RESISTANCES : définitions et fondements, formes et moyens, obstacles et limites

 

 

Après avoir longtemps  enseigné, écrit, milité, le moment m’a semblé venu de partager une synthèse sur les résistances, petites et grandes,  personnelles et  collectives,  modérées et  radicales, celles des personnes et des mouvements sociaux mais aussi d’autres acteurs locaux, nationaux, internationaux.

 Pourquoi ,  sans tomber dans le confusionnisme, réfléchir en un seul texte, aux enjeux, aux adversaires, aux moyens de résister à une fatigue, une accoutumance,  un ouragan,  une discrimination,  une injustice criante, une liberté assassinée, une marchandisation effrénée, une compétition mortifère ?

 Réfléchir pour mieux comprendre des mécanismes communs, différents ou opposés, donc éventuellement d’être, ici ou là,  un peu plus opérationnels,

Réfléchir  pour rechercher et partager  des  flammes et des souffles  de résistances passées, présentes et à venir.

 

(Face à une lecture  de trente pages  on pourra par exemple lire  tour à tour chacune des trois parties. On « résistera » ainsi à la tentation du tout … tout de suite …ou du rien … c’est trop long.)

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-Elles brûlent encore ces deux flammes symboliques, celles d’Antigone et de Gavroche.

Il y a près de 2500 ans, dans la tragédie grecque de Sophocle, Antigone enterre son frère malgré les lois et se suicide en enlevant ainsi au pouvoir sa victoire. Il y a plus de 150 ans, dans le roman de Victor Hugo « Les Misérables », Gavroche bondit sur la barricade puis, fauché par la mitraille, il quitte la vie en chantant.

-Oui, l’un et l’autre  sont restés debout, resistere de stare, être  debout. L’étymologie du mot est parlante. Camus écrivait « Le révolté, au sens étymologique, fait volte-face. Il marchait sous les fouets du maître. Le voilà qui fait face. »

– Quant à la graphie du verbe  résister  elle est magnifiquement soulignée par un auteur qui écrit : « Il est des mots dont la graphie semble incarner mystérieusement  le sens. Ainsi du beau verbe résister avec ses deux r, ses deux e, ses deux s qui entourent symétriquement son i, comme s’il s’agissait de le préserver, de le garder précieusement en vie .Car résister c’est d’abord  cela : maintenir intacte la flamme fragile, éphémère de l’existence : tenir : survivre ». (« Résister. Le prix du refus », sous la direction de Gérald Cahen, Editions Autrement, Série Morales, 1994 ,4ème de couverture).

-Si l’on veut, au départ d’une réflexion, essayer de dresser un inventaire indicatif, que vous modifieriez et complèteriez vous-mêmes, on est vite submergé par une énumération impressionnante.

Qu’est-ce qui résiste ? La  pierre, le marbre, le chemin, la route, le pont, le monument, les archives, la maison, l’immeuble, le village, la ville, les dernières traces humaines sur la Terre pendant au moins un certain temps  si  l’homme disparaissait. Résistent aussi la montagne, les cours d’eau, le littoral, le sol, le feu, la pluie, le vent…

Qui est-ce qui résiste ? Le vivant, autrement  dit les animaux, les arbres, les plantes, les êtres humains- enfants, adolescents, adultes, vieillards, hommes, femmes- On résiste en personne, en famille, en communauté, en peuple, en génération, en humanité…

Au nom de quoi résiste-t-on ? Au nom du passé, d’ ancêtres, de victimes, de luttes menées, d’avancées acquises, au nom de son enfance, de la mémoire, mais aussi du présent, des personnes proches et lointaines, mais aussi de l’avenir, des générations futures, de l’espoir, de l’espérance, on résiste au nom de la morale, de l’éthique, de la laïcité , de la religion, du droit que l’on veut changer, créer,  ou respecter, on résiste au nom de principes, de valeurs qui s’appellent égalité, liberté, démocratie, justice, paix, au nom de la fidélité à soi-même et à d’autres, au nom de promesses que l’on veut tenir…On résiste au nom de l’intérêt commun,  des biens communs, de l’idée d’humanité.

A quoi résiste-t-on ? Au froid, à la chaleur, aux intempéries, aux causes et aux effets de l’ensemble des problèmes drames et menaces que constituent les changements climatiques. On résiste à des tentations (Oscar Wilde disait « Je peux résister à tout… sauf à la tentation »), on résiste à des gourmandises, des colères, des jalousies, des chagrins d’amour, des passions, à des paroles et des attitudes blessantes, à des caractères difficiles, à la bêtise, à des rumeurs, des idées reçues , des  changements injustes mais aussi justes, à des habitudes que l’on voudrait changer, on résiste à des accoutumances et à des dépendances. Bien sûr aussi à la fatigue, au sommeil, à l’ennui, à des peurs de la nuit …et du jour, à de mauvais souvenirs, au poids des années, à la vieillesse, aux souffrances, aux maladies, au détachement, à la mort-la sienne, celles de ses proches et de ses amis- aux angoisses et aux peurs qui peuvent les accompagner. Et puis vient une longue énumération de grandes résistances à travers les temps : résistances à la guerre et dans la guerre, à la course aux armements, à la baisse ou à la hausse des budgets militaires,  résistances pour créer et appliquer une justice pénale internationale, résistances innombrables face aux injustices économiques, sanitaires, sociales, politiques, environnementales, culturelles, territoriales, résistances face aux discriminations, aux intégrismes, aux racismes, aux terrorismes, résistances face à des dominations masculines et aux luttes pour les libérations des femmes, résistances face au durcissement du contrôle des migrations, résistances face à la traite, à l’esclavage, à la torture, aux dictatures, aux totalitarismes, ceux du stalinisme, du nazisme et des khmers rouges, et aux génocides, ceux des arméniens, des juifs, des tziganes, des cambodgiens, des rwandais. Sans oublier les résistances au système productiviste , système condamnable et condamné : celles de remises en cause des modes de production, de consommation et de transports écologiquement non viables, celles  de remises en cause d’une techno science souvent au service  de puissances financières et non du vivant , celles contre la marchandisation du monde, celles  contre une mondialisation  compétitive et irresponsable à l’opposé d’une mondialisation solidaire et responsable.

A ces énumérations s’ajoutent celles de noms de personnes et de collectivités que nous retrouverons  au moment d’examiner les formes des résistances.

« Penser c’est dialoguer avec la complexité » dit Edgar Morin. Pour mieux comprendre  cette diversité qui semble inépuisable, pour y voir plus clair dans les objectifs, les enjeux,  les moyens entre des résistances très différentes, celles par exemple à une  dépendance,  une tempête, une injustice, une dictature, une destruction environnementale,  nous proposerons une analyse qui se voudrait  globale, critique  et prospective. Cette réflexion pourrait se dérouler en trois temps : d’abord autour du socle,  des « pourquoi » résister, ce seront les définitions et les fondements des résistances (Ière partie), ensuite autour du « qui » résiste, « à quoi » et « comment », ce seront les formes et les moyens des résistances (IIème partie) ,  enfin viendront les questions des difficultés rencontrées et celles « du jusqu’où » résister, ce seront les obstacles et les limites des résistances (IIIème partie) .

 

PREMIERE PARTIE-LES DEFINITIONS ET LES FONDEMENTS  DES RESISTANCES

Arriver à cerner les définitions des résistances ne permet-il pas de mieux se situer par rapport à telle ou telle résistance ? (A) Comprendre quels sont leurs fondements ne demande-t-il pas une analyse globale ? (B)

A-LES DEFINITIONS DES RESISTANCES 

 

 

Nous proposons de les déterminer  à partir de deux critères qui devraient éclairer chaque définition. Quelles parts ont les volontés dans les résistances ? Comment les résistances s’inscrivent-elles dans le temps ? Les volontés  et le temps permettent, semble-t-il, de dégager quatre définitions  correspondant à quatre séries de situations.

 

1ère définition : Beaucoup de résistances  proches et déjà au-delà de mécanismes naturels de défense.

 

Dans ces résistances les volontés ont malgré tout une certaine présence mais très variable et le  déroulement du phénomène est souvent rapide. Quels sont les éléments qui constituent ces résistances ? Nous en proposerons deux.

-En premier lieu certaines résistances correspondent à des mécanismes naturels de défense. Il s’agit de réactions immédiates, rapides, elles sont involontaires face à ce que l’on pourrait appeler un stimulus. Ce mécanisme va se déclencher avant toute réflexion donc, a priori, indépendamment de la volonté .C’est un réflexe inné, défensif que l’on trouve chez  les êtres humains, les  animaux, les végétaux. On parle  de réflexe vital, d’instinct de conservation, par exemple face au froid, au réchauffement, à une douleur…

 -En second lieu ces résistances ne sont-elles pas, pourtant, ici et là, déjà plus qu’une défense naturelle ? Trois raisons au moins vont dans ce sens et font dire à certains qu’il y a « une impossibilité de donner une définition purement naturaliste de la résistance de l’organisme. » (« Une devise pour l’organisme » par Anne-Marie Moulin, dans l’ouvrage « Résister » déjà cité). D’abord même quand on résiste ainsi on peut avoir des marges de manœuvres, certains choix possibles. Par exemple on peut apprivoiser certaines peurs, il y a donc de l’inné mais aussi de l’acquis c’est-à-dire de l’idéologique, de l’éducatif, du social, de l’économique, par exemple face à ce que l’on appelle des « maladies de l’hiver » certes les stratégies de défense de notre corps sont là mais existent également des façons d’aider notre organisme à se défendre, on peut stimuler des défenses immunitaires par des plantes médicinales, par des vitamines. Ensuite les mécanismes de défense sont inégaux selon les personnes, certaines sont par exemple plus frileuses que d’autres, et des inégalités existent également selon les groupes, par exemple les maladies cardiaques chez les femmes sont, dit-on, sous-diagnostiquées parce  qu’elles  peuvent former des caillots sanguins plus  silencieux .Enfin il peut arriver que des mécanismes de défense soient synonymes d’erreurs, par exemple face à des menaces que l’on croyait  exister mais qui étaient des peurs sans objet.

 

2ème définition : Les innombrables résistances quotidiennes par rapport à soi-même et à d’autres.

Dans ces résistances les volontés sont présentes, elles sont  très variables dans  leur durée.

-Des résistances à soi-même varient selon ses choix de vie, son tempérament, sa santé, son entourage et selon les circonstances. Ainsi face au sommeil, à des fatigues, des efforts, des maladies, face à des situations et des décisions qui nous contrarient…On le sait aussi des  résistances, des forces peuvent « nous  manquer, nous abandonner. ».

-Et puis  dans nos rapports avec les autres, on peut  vivre des résistances dans des lieux quotidiens, autrement dit dans la famille,  l’éducation de ses enfants et petits enfants, dans ses  amitiés, sa profession, dans l’administration, les moyens financiers, le commerce, les transports, les voyages, les spectacles…Dans l’administration on ne résiste pas toujours au rire quand elle vous écrit « Votre dossier est vide de toutes pièces manquantes » ou bien « Vous pouvez payer en plusieurs fois à condition de tout régler d’un coup » ou bien « Comme chaque année nous avons égaré votre dossier. »

-Il arrive aussi que l’on abandonne des résistances par lassitude, par peurs de complications ou  de conflits qui s’enveniment, par lâcheté dans la  fuite, ou par volonté de  ne plus recevoir de  coups et de trouver un peu de calme voire une certaine sérénité.

 

3ème définition : De nombreuses résistances, témoignages d’actes culturels.

 

Elles représentent un ensemble de volontés et se construisent dans le temps. Quels sont les éléments qui constituent  ces résistances ? On peut en recenser au moins cinq.

-En premier lieu l’acte culturel repose sur un socle, celui de valeurs, c’est-à-dire ce à quoi l’on croit. Ces valeurs les plus connues, qui ont vu le jour grâce à  de nombreuses résistances à travers le temps, sont celles de la culture humaniste, elles correspondent également à la devise de la République française : liberté, égalité, fraternité .Ces valeurs se sont traduites peu à peu par les droits de quatre générations, les deux premières sont  reconnues au niveau international par les deux Pactes internationaux des droits de l’homme, les droits-libertés c’est-à-dire les droits civils et politiques (qui sont les droits de), les droits-égalités c’est-à-dire les droits économiques sociaux et culturels (qui sont les droits à).La troisième, celle  des  droits-solidarités,  qui sont les droits au développement, à l’environnement et à la paix, voit le jour, on va, trop lentement, vers la consécration d’un Pacte international du droit à l’environnement, la paix attend toujours son Pacte, des textes existent sur le droit au développement durable. Une quatrième génération de droits est en gestation, celle des droits des êtres humains par rapport à la techno science, par exemple relatifs à la bioéthique et au clonage, ou bien à un droit  à l’interdiction des recherches sur les armes de destruction massive.

Ajoutons que des personnes, des communautés, des organisations, des mouvements, de façon modérée ou radicale, ne veulent pas adhérer à ces valeurs et, par exemple, se prononcent pour un repli sur soi, une fermeture voire une haine de l’étranger et sont porteurs d’injustices, d’atteintes  aux libertés. 

 Camus écrivait « Le révolté oppose ce qui est préférable à ce qui ne l’est pas. Toute valeur n’entraine pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur. »

 

-En second lieu ce sont donc les atteintes à une ou plusieurs de ces valeurs qui donnent le jour à des résistances. « Indignez-vous ! » proclamait  Stéphane Hessel .En effet l’indignation est le terreau de la résistance. Elle apparait dans les domaines qui correspondent à l’ensemble des activités humaines. Il s’agit des atteintes à la démocratie (liberté), à la justice (égalité), à la paix et à l’environnement (fraternité). En témoignant de son engagement dans la résistance Edgar Morin affirmait : « Je faisais quelque chose qui me semblait juste et bien. » Adam Michnik,  ancien militant de l’opposition polonaise, écrivait : « Dans la vie de chaque homme vient un moment où pour dire simplement ceci est noir ceci est blanc il faut payer très cher. Ce peut être le prix de la vie. A ce moment le problème n’est pas de connaitre le prix à payer mais de savoir si le blanc est blanc et si le noir est noir. Pour cela il faut garder une conscience. » Donc l’indignation est synonyme  du « trop c’est trop », de l’écœurement, de l’inacceptable. Cette  révolte et cette colère apparaissent le plus souvent  face aux injustices. Jean Carbonnier, auteur d’un ouvrage juridique célèbre (Flexible droit, LGDJ, 1969), constatait que « La découverte de la justice est tantôt illumination à l’horizon lointain, tantôt éclair qui déchire la conscience. » Ainsi, de façon lente ou brutale, on entre en résistance.

– En troisième lieu cette indignation se traduit concrètement  par un refus, un non.

Plutarque, philosophe et biographe de la Rome antique, cité par Montaigne puis de nos jours par exemple par Edwy Plenel (« Dire non », éditions Don Quichotte, 2014) affirmait : « Les habitants d’un pays étaient tombés en esclavage pour ne pas savoir prononcer une seule syllabe : non. »Voilà qui peut rappeler cette pensée du philosophe Alain : « Penser c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est  d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non(…) » (Alain, Propos sur les pouvoirs, « L’homme devant l’apparence »,19 janvier 1924, n° 139). On refuse de « s’adapter» au scandaleux, à l’intolérable, à l’inhumain. Ce refus peut se manifester en paroles et il peut prendre corps en actes. N’écoutez pas seulement ce qu’ils disent, regardez surtout ce qu’ils font.

-En quatrième  lieu cette indignation  peut aussi prendre souvent la dimension du « nous » qui devient essentielle. Le fondateur de Mediapart lançait un « appel au sursaut » : « Dire non pour inventer tous ensemble notre oui. » ( Edwy Plenel « Dire nous », éditions Don Quichotte)  2016).On s’indigne au nom du bien commun, au nom de l’intérêt collectif, au nom de l’idée d’humanité.

-Enfin en cinquième lieu cette indignation peut aussi s’accompagner d’une capacité de proposition, d’une utopie créatrice  c’est-à-dire prenant les moyens de se réaliser à travers des alternatives. René Jean Dupuy, juriste internationaliste, écrivait : « La dimension utopique et prophétique demeure indispensable dans toute prospective réelle qui implique non pas la simple extrapolation du passé et du présent mais le moment de la rupture, le moment de la conscience, le moment de la transcendance de l’homme par rapport à sa propre histoire. » (René Jean Dupuy, La clôture du système international. La cité terrestre », puf, 1989). 

 

4ème définition : Des résistances de veilleurs, un état d’esprit face à tout ce qui détruit le vivant.

 

A vrai dire la distinction entre l’acte culturel et l’état d’esprit n’est pas toujours  tranchée. On peut passer de l’un à l’autre dans sa vie ou dans une collectivité, selon le souffle que l’on a et selon les circonstances.

Dans l’état d’esprit de la résistance les volontés sont omni présentes et  le temps est plus ou moins habité par des refus.  Deux éléments  constituent probablement cet esprit de résistance.

-En premier lieu : les résistant(e)s deviennent peu à peu des veilleur(e)s. Pour elles, pour eux « résister c’est exister, exister c’est résister.». L’esprit de résistance  se traduit par des critiques et des insoumissions dans un ou plusieurs domaines. Le veilleur veille au nom des autres et avec les autres, mais aussi quelquefois contre eux ou sans eux. Il a une volonté  particulière, celle de détecter le plus tôt possible des atteintes à des valeurs. Le veilleur sait que nos chemins de bonnes intentions peuvent être  pavés de nos renoncements successifs. Il sait que plus on attend pour résister, plus il va être difficile de le faire parce que les atteintes aux valeurs deviennent plus nombreuses et plus dures à combattre et parce que les volontés d’entrer en résistance peuvent se perdent dans le sable.

 

 -En deuxième lieu cet état d’esprit est d’autant plus porteur qu’il embrasse un ensemble d’indignations face aux atteintes qui détruisent les êtres humains et l’ensemble du vivant. L’amour de la vie et de tout ce qui est vivant  fait naitre une colère qui devient inextinguible,  c’est-à-dire qu’on ne peut plus l’arrêter face à ce qui  menace, attaque ou tue la vie. Dans son cœur, son esprit et sa vie on crie du fond de son être « Liberté ! Justice ! Paix !  Vive le vivant ! ».

 Indignation, révolte, rupture, résistance ne se dévorent pas mais ont faim  ensemble, elles se complètent, elles s’inclinent les unes vers les autres.

Ainsi, vous l’avez compris, il n’y a pas de cloisons étanches entre ces quatre séries de situations de résistances. Les deux premières, celles  des réflexes et celles quotidiennes envers soi et d’autres, peuvent être présentes dans l’engagement d’un acte culturel. Et par exemple aussi on peut  penser et agir dans un acte culturel et être habité peu à peu par un esprit de résistance plus général.

Telles sont les définitions des résistances, quels sont donc leurs fondements ?

 

B-LES FONDEMENTS DES RESISTANCES

 

 

Saisir l’ensemble des fondements montre que, dans chacun d’eux, il y a , on s’en doutait, un ciment qui s’appelle le courage. Le philosophe Vladimir Jankélévich disait : « Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout c’est le courage. »

 Oui, les résistances nous appellent « au courage de tous les jours » et à celui de situations « hors du commun ». Ce courage est le plus souvent à la fois physique et psychologique, les deux marchent côte à côte, accompagnés aussi d’autres fondements.

 

1-Les fondements physiques et biologiques des résistances.

 

-Par rapport aux fondements physiques nous pourrions distinguer d’une part l’ensemble des résistances et d’autre part des résistances face à l’horreur.

 

D’abord existent les résistances quotidiennes hors de l’horreur (qui  peut aussi être   quotidienne dans nombre de situations sur terre). Comme le dit  le langage courant il s’agit de « tenir le coup »,de  résister dans des épreuves physiques de santé, de fatigue dans son travail, de tensions familiales, d’ actions associatives, syndicales, politiques, et de mouvements sociaux qui peuvent exister même à un âge avancé, Théodore Monod, à plus  de 90 ans, jeunait et marchait  pour la paix.

 

Ensuite existent des résistances physiques au cœur de l’horreur, au cœur de grandes souffrances  collectives. Des personnes, en particulier des enfants des femmes des vieillards, qui essaient de faire face, surtout au Sud de la planète, aux drames de la faim, de la misère, de la maladie et de la guerre. En 2014 il y avait un enfant sur deux (personne de moins de dix huit ans) dans le monde  qui était dans une ou plusieurs de ces situations dramatiques. Egalement des personnes persécutées, torturées qui essaient de résister au-delà du possible. Rappelons-nous la fin du discours de Malraux en hommage à Jean Moulin : « Aujourd’hui, jeunesse, puisse-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de  sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé, ce jour là elle était le visage de la France. » Et puis voilà des réfugiés politiques, des migrants économiques, des déplacés environnementaux de plus en plus nombreux qui résistent physiquement et psychologiquement pour survivre et faire reconnaitre et appliquer des droits.  Voilà des  villageois, des citadins qui se relèvent de catastrophes écologiques et se mettent à reconstruire. Au milieu de toutes ces situations il en est une que nous voulions souligner, celle des combattants de la Grande Guerre de 1914-18 qui résistaient pour survivre. Rappelons-nous cet amoncellement d’horreurs en un seul lieu, celui des tranchées : attaques, mitrailleuses , obus, explosions de surfaces et souterraines, gaz de combat, combats à la baïonnette  et au couteau, cadavres, cris, plaintes, pleurs, souffrances des blessés, peurs de souffrir et de mourir, lassitudes, crise de folie, suicides, exécutions pour en appeler à la combativité, prise de conscience des abattoirs programmés par les folies et les erreurs du commandement, manques de sommeil, de nourriture et d’eau, puanteurs multiples, conditions sanitaires catastrophiques, noyades, froid, pluie, boue, poux, rats, vermine… Oui, c’était bien une forme d’apocalypse, d’enfer sur terre, comme depuis 1945  dans les conflits armés les résistances physiques   et morales des civils et des militaires ont été et sont  souvent surhumaines.

 

-Par rapport aux fondements biologiques de nombreuses disciplines scientifiques ont  contribué à clarifier les situations.

 

D’abord  les deux hypothèses extrêmes ne sont plus fondées, celle de la seule « loi  des gènes »  ou celle du seul « empire du milieu ».

 

Ensuite sont donc présents, dans des proportions variables, l’inné et l’acquis. On peut ainsi le penser quant aux  résistances pour construire la démocratie, la justice, la paix, l’environnement. Le Manifeste de Séville  en 1986, dans le cadre de l’UNESCO, était écrit par une vingtaine de personnalités scientifiques -psychologues, sociologues, politologues, biologistes, ethnologues et éthologues- qui affirmaient en conclusion par rapport à la paix  et donc aux résistances pour la construire et faire reculer la guerre : « Il est scientifiquement incorrect de dire que la guerre est un phénomène instinctif ou qui dépend de nos gènes même si ceux-ci ont une certaine influence sur notre manière d’agir, mais c’est l’influence de la socio culture qui est déterminante. »

 

2-Les fondements psychologiques et éducatifs des résistances.

 

-Par rapport aux fondements psychologiques existent au moins deux aspects.

 

D’abord il s’agit de la question du risque. Simone de Beauvoir pensait que « c’est dans l’incertitude et le risque qu’il faut assumer nos actes. » Risque et prudence vont se trouver parfois dans une certaine harmonie, parfois voire souvent en tensions, en confrontations ou en conflits. Le retournement de la question du risque, en le schématisant, se fait ainsi : au lieu de se demander « Qu’est-ce que je risque si j’interviens dans tel et tel conflit ? », on se demande « Si je n’y vais pas qu’est-ce que les autres risquent ? ». Dans une résistance il faut arriver à apprivoiser ou à faire taire des peurs, par exemple celle de se retrouver en minorité, celles liées à sa liberté, sa sécurité,  sa famille, son travail, ses biens. Facile à dire, difficile ou parfois surhumain à faire. On trouve ici également le rôle important des « lanceurs d’alerte » dont la protection doit être la plus assurée possible.

 Les différents types de répressions ne sont pas rares et peuvent  s’étendre à un pays tout entier. A l’extrême la disparition des opposants a été et reste une pratique terrible qui donne lieu elle-même à de multiples résistances, ainsi face à la dictature militaire en Argentine (1976-1983) les Mères de la place de Mai à Buenos Aires dès 1977 ont réclamé au long des années la vérité sur le sort de leurs enfants. Les répressions aux résistances peuvent conduire à la clandestinité ou à l’exil, des luttes peuvent aussi continuer  dans ces situations.

 

 Ensuite psychologiquement la résistance s’inscrit dans le non et, aussi , le oui et le nous.

 

 Deux éléments peuvent  accompagner  et  renforcer ce refus : le « oui » à un contre projet, à une proposition porteuse, à des alternatives.

 Et  le « nous » qui marque une solidarité en route et qui veut créer un rapport de forces.

 « Le non, le oui et le nous » peuvent s’appuyer les uns sur les autres et construire une psychologie de combat, un état d’esprit de résistant.

 

 

-Par rapport aux fondements éducatifs

 

D’abord de façon globale les logiques dominantes du système productiviste mondial sont fondées sur la soumission et la compétition. Elles ont tendance, de façons certes très variables selon les lieux, à donner  des individus plus ou moins écrasés (sous la férule  de l’obéissance), « désolés » (terme employé par Hannah  Arendt ) (sous l’emprise de la fatalité), isolés (sous l’administration des peurs), et parfois fanatisés (la fin justifie alors n’importe quel moyen).Au contraire promouvoir des logiques d’éducation à la paix signifie qu’elles sont fondées sur la résistance et la solidarité. Celles-ci impliquent de construire face à l’obéissance l’esprit critique et la responsabilité, face à la fatalité la formation à l’autonomie, face à l’administration des peurs le respect des différences, face au fanatisme  la mise en œuvre de moyens conformes aux fins, respectueuses de l’humain et du vivant, que l’on met en avant.

Ensuite de façon plus spécifique dans l’éducation et dans l’enseignement. Un psychanalyste, Gérard Mendel (« Pour décoloniser l’enfant »,1977), affirmait qu’ « un enfant  conditionné donnera vraisemblablement un adulte aliéné ». Il se soumettrait plus facilement aux Grands, au Père de la Nation, à l’Etat. Cet auteur pensait aussi qu’obéir n’est pas forcément se soumettre. Il faut distinguer, disait-il, l’obéissance et la soumission à l’autorité. On peut obéir par consentement volontaire et éclairé. Dans la soumission passive à l’autorité c’est la volonté de l’autre que l’on exécute.

On peut penser que dans l’enseignement, avec des moyens adaptés aux différents âges, est essentiel le fait d’insister sur la formation à l’esprit critique. Ainsi par exemple on peut créer et développer des jeux montrant différentes inégalités, des cours de lecture critique des médias, des débats dans une classe… On peut également très tôt, ainsi que l’explique l’ouvrage d’un enseignant-chercheur, « Apprendre à résister » (Olivier Houdé, Apprendre à résister, éditions Le Pommier, 2014), « résister à ses propres automatismes pour activer l’esprit critique. »

 

 3-Les fondements éthiques, politiques et juridiques des résistances.

 

-Par rapport  aux fondements éthiques

 

D’abord soulignons le fait qu’une résistance peut être inspirée par la religion. Ainsi par exemple à travers l’histoire du christianisme les actes individuels et collectifs d’insoumission par rapport au service militaire et à la guerre sont présents au nom d’une objection de conscience, au nom de lois que l’on estime supérieures à celles des hommes. Une résistance peut être inspirée par l’esprit rationaliste, tel que celui de Nicolas de Condorcet, philosophe, mathématicien et homme politique des « Lumières », qui défend les droits de l’homme et de la femme-ce qu’il appelait en 1790 « l’admission des femmes au droit de cité »- et il s’oppose à l’esclavagisme. Condorcet était confiant dans « l’instruction générale » porteuse de progrès : «Plus un peuple est éclairé plus ses suffrages sont difficiles à surprendre (…) même sous la constitution la plus libre un peuple ignorant est esclave. » 

 

 Ensuite une résistance peut être aussi inspirée par l’éthique. Différente de la morale  qui est surplombante et qui juge, l’éthique  jaillit d’en bas et questionne, c’est la conscience déchirée, autonome, la conscience qui va s’incarner dans un acte. On peut parler de « désobéissance éthique », ainsi celle d’ « une résistance dans les services publics  dont les employés  refusent « en conscience »  de faire de l’usager un client et de se soumettre au « tout comptable », par exemple dans l’enseignement (Elisabeth Weissman, Enquête sur la résistance dans les services publics , Le Monde diplomatique, octobre 2010, p30)

 

Par rapport aux fondements politiques nous  soulignerons simplement deux idées  essentielles, l’une globale relative au productivisme, l’autre plus spécifique à la  résistance.

 

D’abord le premier fondement politique de la résistance est global.

 C’est l’adversaire et l’ennemi le plus gigantesque qui existe depuis environ cinq siècles : le système productiviste. Chacun, chacune, tous les acteurs, du plus petit au plus grand, sont concernés parce qu’il englobe tout. Dans ce système les responsabilités des uns et des autres sont infimes, faibles, moyennes, importantes ou écrasantes. Il profite à une minorité mondiale mais entraine l’humanité dans l’autodestruction.

Un système c’est la combinaison d’éléments qui forment un ensemble, système ici totalisant dans l’espace et dans le temps. Le productivisme a de nombreux points communs avec le capitalisme, le libéralisme et le néo libéralisme mais, à notre sens, il est encore plus vaste impliquant une critique de la techno science qui , loin  seulement de libérer les êtres humains, peut contribuer aussi à les fa            ire disparaitre.  

Historiquement  ce système  est né à la fin du Moyen Age, il s’est développé à travers la révolution industrielle du milieu du XVIIIème en Angleterre et du début du XIXème en France, enfin il est devenu omniprésent, omniscient, omnipotent au XXème et au début du XXIème. C’est lui qui fait que, en principe dans quelques décennies,  sauf remise en cause massive et radicale, nos descendants entreront dans une période  inconnue quant à l’avenir d’une grande partie du vivant.

 Ce système   n’est-il pas condamnable  des seuls faits, par exemple, qu’en 2014 un enfant sur deux dans le monde était en situation de détresse et /ou de danger (guerres, maladies, misère, catastrophes écologiques) et que les marchés financiers ont pris une grande partie de la place des conducteurs (Etats, entreprises) ? Ce système n’est-il pas condamné des seuls faits, par exemple, qu’en 2014 plus de 4 milliards de dollars sont consacrées chaque jour aux dépenses militaires mondiales et que des activités humaines entrainent un réchauffement climatique qui menace l’ensemble du vivant  de plus 3° à 6°C vers 2100 et de plus d’un mètre d’élévation du niveau des mers ? Système suicidaire qui ne réalise pas le bien commun et qui contribue aux confusions entre les fins (êtres humains plus ou moins ramenés aux rangs de moyens) et les moyens (marché mondial et techno science tendant à devenir des fins suprêmes.)

Les priorités profondes du productivisme, au nombre au moins d’une dizaine, s’appellent la recherche du profit,  la financiarisation, le culte de la croissance, la course aux quantités, la domination sur la nature, la marchandisation du monde, la priorité au court terme, l’expropriation d’élus et de citoyens, la compétition, l’accélération…

Face à la toute-puissance de ce système terricide et humanicide il faut résister, personnellement et collectivement , c’est-à-dire penser et mettre en œuvre des contre mécanismes pour lutter contre la confusion des fins et des moyens et construire des sociétés et une communauté mondiale à travers des moyens démocratiques, justes, pacifiques, écologiques.

 

Ensuite le  second fondement politique de la résistance  est spécifique. Il est symbolisé par  quatre ouvrages porteurs de quatre idées principales.

 Le premier ouvrage en 1550 est celui d’Etienne de la Boétie : « Discours de la servitude volontaire ». Cet auteur met en avant l’idée selon laquelle si on ne soutient plus les tyrans leurs pouvoirs s’effondrent. L’ami de Montaigne écrit « Si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits, ils ne sont plus rien, sinon que, comme la racine, n’ayant plus d’aliment, la branche devient sèche et morte. » Il faut donc retirer son appui au tyran : « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez mais seulement que vous ne le souteniez plus et vous le verrez, comme un grand colosse à qui se dérobe sa base, de son poids même, fondre en bas et se rompre.» On peut donc affirmer qu’il y a certes la capacité de violence des régimes autoritaires et, de façon plus globale dirait-on aujourd’hui, les forces des dominants  financiers et économiques, mais il y a aussi et surtout  la  soumission des opprimés, des dominés qui sont prisonniers de différentes peurs en particulier celles des répressions. Cet auteur met en avant le principe de non-coopération qui est le socle de la désobéissance civile.

 Le second ouvrage est relatif à la désobéissance civile. Elle est théorisée par un américain, Henri David Thoreau, dont le texte est publié en 1849 : « Du devoir de désobéissance civile ».Il ne faut pas être complice de l’injustice que l’on condamne. L’homme juste affirme sa liberté et sa dignité par un acte d’insoumission qu’exige sa conscience, cette insoumission de l’individu face à l’Etat se manifeste en particulier par le refus de l’impôt servant à l’esclavage et  à la guerre. Ces deux œuvres, celles de La Boétie et de Thoreau, vont inspirer les théories et les pratiques de la non-violence qui ont vu le jour.

 Le troisième ouvrage est en réalité l’œuvre d’Hannah Arendt, philosophe américaine d’origine allemande, auteur en particulier en 1951 de « Les origines du totalitarisme » qui ,en commentant plus tard le procès d’un haut dirigeant nazi, réaffirme que le processus d’obéissance est fondamental dans le totalitarisme, même le haut fonctionnaire est préoccupé d’obéir aux ordres, « je n’ai fait qu’obéir aux ordres » diront de nombreux nazis pour leur défense. Or  vient un moment où l’on doit désobéir aux ordres pour obéir à sa conscience.

 Un quatrième  ouvrage important  est en 1974 celui d’un psychosociologue américain, Stanley Milgram ,  « La soumission à l’autorité », dans lequel il étudie les effets de la punition sur l’apprentissage, punition qui consistait en décharges électriques administrées par des volontaires recrutés par petites annonces, décharges envoyées à des compères de Milgram. Cet auteur démontre que, selon  diverses variables des expériences, 60 à 80% des personnes, en situation d’autorité, sont prêtes à torturer leurs semblables ! Ce que l’expérience de laboratoire permet de prouver scientifiquement, l’histoire, en particulier celle des guerres, se charge d’en témoigner. Plus on est intégré dans une structure plus on s’en dégage difficilement, on obéit aux ordres des chefs même contre sa conscience. L’obéissance peut  ainsi être pourvoyeuse de violence. Il existe alors un double mécanisme : on s’en remet aux chefs, donc on atténue son sentiment de culpabilité, et on nie la souffrance de la victime  en la dévalorisant, allant même jusqu’à la qualifier de « sous-homme. »

 

Par rapport aux fondements juridiques nous en soulignerons quatre essentiels.

En  premier lieu c’est  le droit à l’insurrection. On le trouve consacré dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de  1793 à l’article 35 (voir sur ce sujet Droit cri-TIC, article de Geneviève Koubi) : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » C’est donc le peuple, de façon pacifique ou violente face à la répression, qui sanctionne  un coup d’Etat, une dérive autoritaire ou l’instauration d’une dictature…D’autre part notre constitution actuelle de 1958  dans le premier point de son  préambule « proclame solennellement son attachement aux droits de l’homme » tels qu’ils ont été définis dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789,or celle-ci dans son article 2  dispose que : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. » Quelques constitutions d’autres pays consacrent elles aussi ce droit. D’autre part  au niveau international le point 3 du préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 considère qu’il est « essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit  pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression. »

En second lieu voilà le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ne l’oublions pas : les résistances surtout face à la colonisation, mais aussi face  au régime raciste de l’apartheid, et parfois face aux occupations armées étrangères,  se sont fondées sur le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes consacré par l’article 1.2 de la Charte des Nations Unies de 1945, par la « Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux » de 1960 et  par l’article premier identique aux deux Pactes internationaux des droits de l’homme de 1966.

En troisième lieu c’est le devoir de désobéissance des fonctionnaires. En France l’article 28 de la loi du 13 juillet 1983, portant droits et obligations des fonctionnaires, dispose que tout fonctionnaire  doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique. Ce devoir d’obéissance comprend cependant une exception, celle du devoir de désobéissance qui constitue une obligation « dans le cas où l’ordre  donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public » Avant et après cette loi les hautes juridictions  françaises sont allées dans ce sens :  en 1944 le Conseil d’Etat considère que le fonctionnaire  en question a commis une faute , il devait refuser l’ordre du maire de donner des allocations chômage à des personnes qui n’y avaient pas droit, la Cour de Cassation en 1997 considère que le haut fonctionnaire  Papon qui a apporté, à l’instigation des nazis, son concours  à la déportation de personnes, s’est rendu complice d’un crime contre l’humanité, en 2004 cette même Cour condamne tous les gendarmes  qui ont incendié une paillotte corse sur ordre du préfet.

En quatrième lieu on retrouve ce devoir de désobéissance chez les militaires ( Du devoir de soumission au devoir de désobéissance ?Le dilemme militaire, Céline  Bryon Portet, resmilitaris.net).Il y avait eu les désobéissances affreusement réprimées de 1914-18.Puis celle du  général de Gaulle, condamné à mort par sa double désobéissance, politique face au régime de Vichy et militaire face au maréchal Pétain. Il y eut aussi la guerre d’Algérie et par exemple-  quel exemple !- ce général, qui deviendra militant de la non-violence, Jacques  de  Bollardière,  qui dénoncera en 1957 l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie et sera sanctionné.(J. de Bollardière, compagnon de toutes les libérations, Editions Non-violence Actualité).  Alors que l’obéissance est un des piliers de l’institution militaire c’est en 1966 qu’un nouveau Règlement de discipline générale introduit la notion d’ordre illégal, confirmée par le Statut général des militaires de 1972 puis celui de 2005, le décret  de 2005 affirme que « le subordonné ne doit pas exécuter un ordre prescrivant d’accomplir un acte manifestement illégal. » Ainsi l’exécution d’un ivoirien, auteur de crimes, faite par un adjudant  affirmant avoir obéi à un général. Cette évolution était en germe dans le Statut du Tribunal  Militaire International de Nuremberg ,  article 8 : «Le fait que l’accusé a agi conformément aux instructions de son gouvernement ou d’un supérieur hiérarchique ne le dégagera pas de sa responsabilité mais pourra être considéré comme un motif de diminution de la peine, si le Tribunal décide que la justice l’exige. » Ensuite en s’appuyant sur des jugements du  Tribunal pénal international  pour l’ex Yougoslavie des auteurs, dont la procureure de ce tribunal, Carla Del Ponte,  soulignent qu’existe cette évolution selon laquelle « les militaires ne peuvent plus être  considérés comme de simples exécutants. »

Tels sont les définitions et les fondements des résistances. Qu’en est-il de leurs formes et de leurs moyens ?

 

 

 

 

DEUXIEME PARTIE –  LES FORMES ET LES MOYENS DES RESISTANCES

 

 

 

 

 

A-LES FORMES DES RESISTANCES

 

 

Nous distinguerons les résistances célèbres et celles anonymes, les résistances personnelles et celles  collectives, les résistances modérées et celles radicales, les résistances en amont et celles en aval, les résistances selon leurs  lieux et leurs domaines, les résistances selon leurs adversaires.

 

1-Les résistant(e)s  célèbres et  ceux et celles anonymes.

 

-On  peut distinguer des résistants qui sont entrés  dans l’histoire  et qui deviennent très connus dans leur pays et bien au-delà. On évoque ces personnalités et ces faits de résistance dans l’enseignement, dans les institutions, dans l’art, et aujourd’hui aussi dans les médias.

Chacun aurait sa propre énumération indicative, vous modifieriez et complèteriez celle qui suit.

 Des figures de résistance dans notre histoire française : Vercingétorix, Jeanne d’Arc, Bayard, Olympe de Gouges, Gambetta, Jaurès, Clémenceau, De Gaulle, Jean Moulin et tant d’autres.Sont entrés au Panthéon en mai 2015 quatre résistants : Geneviève de Gaulle-Anthonioz,Pierre Brossolette,Germaine Tillion et Jean Zay. Et dans l’histoire d’autres pays : Spartacus, Rosa Luxembourg, Gandhi, Che Guevara, Churchill, Mandela, moins connus au Guatemala Rigoberta Menchu, en Birmanie Aung Sans un Kyi , en Chine Liu Xiaobo, au Pakistan Iqhal Masih, adolescent assassiné pour ses luttes contre l’esclavage. Viennent aussi les non- violents : Socrate, Etienne de la Boétie , Henri David Thoreau, Gandhi, Luther King, Sakharov, le Dalaï Lama, Luthuli , Esquivel .  Et puis, trop rapidement, des poètes Aragon, Breton, Desnos, Neruda, des chanteurs Brassens, Ferré, Ferrat, Joan Baez, des scientifiques Darwin, Galilée, des artistes Picasso avec « Guernica », Charlie Chaplin avec « le dictateur »,des éditeurs comme François Maspero,des journalistes résistants assassinés, comme Anna Politkovskaia, ou emprisonnés, agressés dans différents pays…Si l’on multiplie aujourd’hui les deux cents Etats par 2 à 20 ( ? ) personnalités selon divers degrés de célébrité on arrive approximativement  de 400 à 4000 résistants  plus ou moins « cités » dans l’histoire des territoires de notre Terre. Le chiffre est  arbitraire dans la mesure où les territoires ont varié aux différentes époques, le nombre d’habitants des Etats  est très différent, la célébrité depuis 1945 n’est plus comparable à celle qui précédait les mondes médiatiques et où aux périodes lointaines les traces de résistances  peuvent avoir disparu.

Nous mettons bien sûr les personnages historiques de ce que l’on pourrait appeler « les forces de mort » en dehors des résistances lesquelles sont liées aux forces de vie. Car après tout, si l’on prend à l’extrême les trois régimes totalitaires,  Hitler pouvait dire qu’il « résistait » à l’impureté de la race aryenne , Staline aux  traitres opposants, Pol pot aux khmers ayant un capital intellectuel ou matériel, en fait cette idée est intolérable insupportable monstrueuse, il s’agissait de formes de destruction de l’idée d’humanité qui est un des contraires absolus des résistances pour la vie.

-D’autre part n’oublions pas  la célébrité   de certains lieux  de résistance, témoins souvent d’une bataille : les Thermopyles, en 480 avant notre ère, qui oppose en ce lieu stratégique 1000 grecs à 200 000 perses, moins connu Uxellodunum, dans notre Quercy et dans notre Lot, en 51 avant notre ère, dernier lieu de résistance de Gaulois aux Romains.

-Et puis il y a les immenses foules des anonymes, des inconnus, des ignorés, des cachés, des obscurs. Les générations passées représentaient de l’ordre de 100 milliards de personnes, les  générations présentes 7,5 milliards,  les futures … l’avenir le dira. Il est clair que c’est une grande majorité  des êtres humains , de nos jours surtout au Sud de la planète, qui s’est trouvée en résistances, à un moment ou à un autre, à travers les atteintes aux libertés, les souffrances de la guerre, les inégalités criantes, la misère, les maladies, les catastrophes écologiques…

Et, là aussi, dans ces immenses foules on ne peut pas confondre les victimes et les bourreaux, les génocidaires et les victimes, les tortionnaires et les torturés,  les dominants et les dominés.

 

2- Les résistances individuelles et celles collectives.

 

– Existent des résistances  solitaires, celle symboliquement d’Antigone, et pourtant c’est d’elle que l’on se réclame parfois. Socrate était un résistant solitaire, objecteur de conscience mais, après sa mort, des disciples s’en réclamaient. Henri David Thoreau part vivre en solitaire dans la forêt mais ses théories ont de nombreux disciples non-violents et écologistes. Et puis, bien sûr, les solitudes de beaucoup de personnes à travers les temps qui résistèrent et résistent dans le désert, sans l’aide des autres  hommes ou si peu et avec un ciel qui, pensent-ils parfois ou  souvent , ne répond plus ou  ne répond pas.

-Existent également des résistances qui commencent dans la solitude ou avec un petit nombre de personnes et qui continuent collectivement, quelquefois massivement, elles sont nombreuses. Pensons à de grandes ONG lancées par quelques personnes ayant une volonté de fer, ainsi Amnesty international,  Greenpeace, Les Amis de la Terre, pensons en particulier à Attac qui a fait une percée foudroyante dans nombre de pays. Pensons à un site d’information indépendant comme Mediapart qui en mars 2017 avait 130 000 inscrits. Il y a également d’immenses  foules qui entrent en résistance, ainsi par exemple  en 1930 celles qui font une haie d’honneur à Gandhi et à ses compagnons, pendant un mois sur 380 km. Le Mahatma (la Grande Ame) s’avance au bord de l’océan indien et recueille un peu de sel, il encourage par ce geste ses compatriotes à violer le monopole d’Etat des anglais sur le sel et à commencer à arracher l’indépendance de l’Inde. Avant et après la chute du mur de Berlin, le 9 novembre1989 moment où, dira Gorbatchev lui-même, « l’histoire est sortie de ses gonds », dans les pays de l’Est en 1980 un syndicat libre en Pologne, Solidarnosc, jusqu’aux immenses foules dans les rues, sur les places et des grèves générales dans des pays de l’Est, sont un élément essentiel de ces révolutions. Celles du « printemps arabe » auront aussi de telles foules, l’injonction du « dégage ! », qui vise les dictateurs, vient de la Tunisie francophone, elle est lancée par des manifestants dans nombre de pays. Ainsi voient le jour dans différents Etats des foules de révoltés,  d’indignés, de nuit debout, d’insoumis…

 

 3-Les résistances modérées et celles radicales.

 

-Globalement, que ce soit au niveau personnel ou collectif, il y a trois théories er pratiques essentielles. Les uns se prononcent pour le système qui existe c’est-à-dire le développement productiviste,  quitte même à en accentuer des caractères tels que ceux de la compétitivité et de l’irresponsabilité, ils ne « résistent pas » à un système qui leur est profitable. D’autres se prononcent pour le développement durable c’est-à-dire prenant en compte des éléments sociaux et environnementaux, ils résistent modérément à tel ou tel aspect du productivisme. Enfin d’autres se prononcent pour une société humainement  viable  c’est-à-dire pour une mondialisation solidaire et responsable, ils pensent et mettent en œuvre des résistances plus ou moins radicales.

-Des résistances sont plus ou moins  modérées par rapport à une situation donnée, c’est-à-dire que les critiques, les actions, les propositions vont dans le sens de modifications secondaires  et de réformes. On fait ces choix liés par exemple à la vision d’un changement  réformiste, de rapports de forces, de stratégies. On pense parfois qu’une lézarde en amènera d’autres qui finiront un jour par abattre l’édifice.

-Des résistances sont plus ou moins radicales par rapport à une situation donnée ou une situation plus globale, c’est-à-dire que l’on veut remonter vers l’amont, vers des causes et ne pas seulement  avaliser, gérer. Les critiques, les actions, les propositions vont dans le sens de remises en cause, de réformes profondes, de ruptures. On fait ces choix liés par exemple à la vision de changements révolutionnaires, de contestation radicale d’un système capitaliste ou productiviste, d’injustices inacceptables…

Dans la pratique, par exemple celle de la protection de l’environnement,  on constate, ce qui est d’une logique impressionnante, que plus l’on  repousse des ruptures nécessaires, plus les remises en cause devront devenir radicales et massives.

-Le mouvement altermondialiste est un des exemples les plus vastes d’une variété de mouvements sociaux qui vont des modérés jusqu’aux radicaux. Composé d’ONG, de syndicats, de mouvements citoyens, sans se transformer en parti politique, l’ensemble des éléments du  mouvement essaie de devenir des levains réformistes et radicaux dans les pâtes des lieux où ils se trouvent.

4-Les résistances en amont et en aval.

Cette distinction est  proche de la précédente, les résistances en amont sont le plus souvent radicales, les résistances en aval ont souvent quelque chose de plus modéré. Mais la distinction entre l’amont et l’aval est relativement opérationnelle pour l’ensemble des acteurs. -Prenons l’exemple de la protection de l’environnement.

Tous les acteurs locaux nationaux internationaux sont concernés par l’amont et l’aval de cette protection, les mouvements sociaux se tournent surtout vers  l’amont.

 Les partis politiques, lorsqu’ils ont un programme environnemental, ont le plus souvent quelques  projets en amont et quelques projets en aval. En ce sens « voter c’est aussi résister » contre ceux qui par exemple n’ont pas de projets environnementaux ou qui, irresponsables, embrassent totalement le productivisme.

 Les Etats travaillent surtout en aval, mais remonter en amont de la protection est possible et arrive ici et là sous la pression entre autres des catastrophes (la « pédagogie de la catastrophe » est loin d’être toujours présente, ainsi les militants antinucléaires luttent pour essayer d’avancer),du mimétisme d’Etats plus engagés et de textes protecteurs pouvant être adoptés par une organisation régionale. Dans ces trois séries de situations les groupes de pression, les lobbies agissent pour protéger leurs intérêts. Les mouvements sociaux doivent souvent leur faire face, le travail de journalistes démontant des mécanismes anti-environnementaux est remarquable.

 -On peut examiner pour chaque acteur ses présences et ses absences en amont et en aval, par exemple par rapport aux  principes  de protection de l’environnement.

Il y a les principes qui se situent en amont de la dégradation, ceux qui se situent au moment de la situation critique et de la catastrophe, et ceux qui se situent sur l’ensemble des problèmes, menaces et drames environnementaux.

Les principes qui ont vocation à se situer en amont de la protection s’appellent : la réduction et l’élimination des modes de production de consommation et de transports écologiquement non viables, le principe de méthodes de production propre, une gestion écologiquement rationnelle, le principe de sobriété et d’usage prudent des ressources naturelles, l’utilisation équitable d’une ressource partagée, le devoir de tout Etat d’éviter  les dommages causés à l’environnement au-delà des frontières nationales, le principe de prévention et la surveillance de l’environnement, le principe de prévention et l’évaluation des activités(études d’impacts) pouvant avoir des effets nocifs sur l’environnement, l’information et la consultation préalables, le principe de précaution, l’internalisation  des coûts écologiques (c’est-à-dire la responsabilité élargie du producteur) ,le respect des rythmes de l’humanité et de la nature opposés à l’accélération du système productiviste , la prise en compte du long terme opposée à la dictature du court terme…

Les principes qui ont vocation à se situer en aval de la protection : la notification immédiate des situations critiques, la coopération transfrontière en cas d’accident industriel, le devoir d’assistance écologique, la non-discrimination et l’égalité de traitement des victimes des pollutions transfrontières, la responsabilité pour dommages causés à l’environnement, la remise en état de l’environnement (prévu en particulier par le Traité d’interdiction des armes nucléaires de 2017 quant aux essais nucléaires passés !), le principe pollueur-payeur, le respect des droits des déplacés environnementaux…

Les principes ayant vocation à se situer dans l’ensemble de la protection : le droit à l’environnement, l’obligation ou le devoir pour tous les Etats de conserver l’environnement, la souveraineté des Etats sur leurs ressources naturelles, le principe de biens communs appartenant à l’humanité qui devrait se développer, le principe de l’intégration de l’environnement au développement, l’obligation des Etats de résoudre pacifiquement leurs différends internationaux, le principe des responsabilités communes et différenciées des Etats(auquel les pays du Sud tiennent tant), l’interdépendance entre la paix le développement et la protection de l’environnement, le principe de non régression les acquis environnementaux essentiels (qui doit être consolidé encore) …( sur ces principes voir JM Lavieille, Droit international de l’environnement, Ellipses,3ème édition 2010,voir aussi 4ème Edition début 2018 en collaboration avec C.Lebris et H Delzangles).

 

5-Les résistances selon les lieux et les domaines d’activités

 

-Par rapport aux lieux il est opérationnel de distinguer les résistances selon les territoires où elles se situent. Ainsi les résistances dans nos villages, nos villes, nos régions sont celles de nos terroirs, les résistances dans nos pays sont celles de nos patries, les résistances sur nos continents sont celles de nos « matries »,  les résistances sur notre Terre sont celles de notre « foyer d’humanité. » ( voir  JMLavieille, « D’où suis-je ? » in Mélanges en l’honneur de JM Breton, 2017).

 Mais exprimé ainsi  on a l’impression que l’ensemble baignerait dans une certaine harmonie. En réalité il y a trois façons de concevoir les rapports théoriques et pratiques entre ces territoires qui ont des conséquences sur les résistances.

 Certains conçoivent ces rapports en termes exclusifs, seules comptent par exemple des résistances nationales, on se ferme sur son territoire. D’autres conçoivent ces rapports en termes de hiérarchie (qui renvoient d’ailleurs à des ordres juridiques), par exemple les résistances locales doivent être conformes aux résistances nationales. D’autres, fort heureusement, conçoivent ces rapports en termes complémentaires, les résistances locales, nationales, continentales, internationales doivent se soutenir, se critiquer et s’enrichir les unes les autres. Chaque territoire où se vivent des résistances doit arriver à respecter quelques grands principes qui s’appellent dignité des êtres humains, solidarité entre les êtres humains, principes de responsabilité, de précaution…Sur ces thèmes et d’autres voir la remarquable plate-forme qui devrait être étudiée dans toutes les universités du monde et dans de nombreux autres lieux : « Pour un monde responsable et solidaire. Bâtir ensemble l’avenir de la planète. » (Texte  de la Fondation pour le progrès de l’homme, Le Monde diplomatique, avril1994, p.16 et 17).

 

-Par rapport aux domaines d’activités il apparait que les résistances peuvent se rencontrer dans l’ensemble des activités humaines, politiques, économiques, financières, sociales,  scientifiques, culturelles, environnementales…

Par contre les résistances dans certains domaines puissants arrivent tard ou n’arrivent pas. Elles arrivent tard par exemple dans le domaine bancaire ainsi à travers  l’épargne, comme la Nef, Les Cigales, tard dans les tentatives de taxations des transactions financières, tard  dans le domaine des recours juridiques contre les firmes multinationales.

 Elles ne sont pas encore arrivées en amont de l’amont d’un domaine tabou du désarmement : l’interdiction des recherches sur les armes de destruction massive ( voir J.M Lavieille, J.Bétaille, D.Roets, S.Jolivet. Les recherches scientifiques sur les armes de destruction massive : des lacunes du droit positif à une criminalisation par le droit prospectif, in Droit, sciences et techniques : quelles responsabilités ? Editions LexisNexis, 2011). Pour les armes chimiques et les armes biologiques on interdit jusqu’à la mise au point mais on ne va pas au-delà, pour les armes nucléaires les essais en laboratoire restent permis, quant au traité d’interdiction des armes nucléaires de juillet 2017, aux négociations duquel les Etats possesseurs de ces armes n’ont pas participé, il est fait silence sur ces recherches qui continuent puisqu’en particulier le traité ne concerne pas le nucléaire civil et que la prolifération entre le nucléaire civil et  militaire est une réalité dénoncée  par des chercheurs (voir diverses publications de l’Observatoire des armements créé entre autres par Bruno Barillot et dirigé aujourd’hui par Patrice Bouveret.).

 

6- Les résistances selon  les adversaires.

On peut avancer trois variables pour y voir plus clair.

 

 –La première variable est relative au type d’adversaire et à sa place dans le système productiviste. Biens communs et humanité sont  des résistances porteuses, à moyen et long termes, contre de puissants adversaires.

 

Les adversaires peuvent être des acteurs locaux, nationaux, internationaux.

 Plus un acteur participe à de nombreuses et puissantes reproductions du productivisme  en matière d’atteintes à la démocratie, à la justice, à la paix, à l’écologie, plus il constituera un adversaire impressionnant.

-Mais n’oublions  pas qu’un acteur peut évoluer ou changer en allant vers le développement durable ou une société humainement viable, sous la pression des luttes et des pédagogies  des  catastrophes. Ainsi par exemple les puissants ne partagent pratiquement jamais d’eux-mêmes, ils ne le font que si des rapports de force les y contraignent ou, plus rarement, s’ils arrivent à avoir une prise de conscience d’intérêts communs.

-On peut également penser que la montée idéologique, économique  et juridique, trop lente, des « biens communs » va pouvoir contribuer à ce que des dominants se remettent en cause, ainsi des multinationales de l’eau  ou celles faisant main basse sur des forêts.  ( voir « Les biens communs environnementaux : quel(s) statut(s) juridiques(s) ? », Colloque du CRIDEAU de Limoges, éditions Pulim ,2017.)

– Quant à l’humanité son rôle peut être important en particulier par rapport aux Etats, elle dépasse le quadrillage étatique. Elle est entrée dans le droit international public par la porte du drame avec les crimes contre l’humanité. La justice pénale internationale a enfin vu le jour grâce à la pression d’ONG et de quelques Etats. Elle est entrée aussi par la porte de la possession puisqu’elle a un patrimoine, par exemple les fonds marins et leurs ressources.(voir Catherine Lebris, L’humanité saisie par le droit international public, LGDJ,2012). Pour consolider ce dernier les biens communs pourront être consacrés , le mouvement altermondialiste  est et sera un des acteurs qui pourra y contribuer.

 Il faut d’ailleurs que l’humanité ait, aussi, enfin sa « Déclaration universelle des droits de l’humanité.»(voir par exemple sur le blog Mediapart les articles de JM Lavieille).Des ONG et des Etats  ont  d’ailleurs un rôle à jouer pour que l’ONU discute du projet de texte que la France a donné au Secrétaire général des Nations Unies en 2015.

 

-La seconde variable est relative au caractère précis ou diffus  de cette résistance.

 

Dans les premières situations il s’agit d’une personne ou de plusieurs identifiées , ou bien d’un problème d’une menace ou d’un drame  précis.

Dans les secondes situations il s’agit de forces  plus ou moins anonymes ou de systèmes plus ou moins vastes, bien entendu le productivisme dont chacune des logiques profondes, par exemple la marchandisation de la planète, constitue des systèmes.

Mais les distinctions dans les pratiques de résistances ne sont toujours aussi tranchées. Dans une résistance on peut dénoncer une pratique injuste ou polluante d’une firme multinationale sans la personnaliser  ou, au contraire, parce qu’on le pense plus juste et plus efficace, en dénonçant et ses pratiques et ses dirigeants.

Lorsque l’on dénonce un système, par exemple le gigantesque productivisme, le plus important est de dénoncer ses mécanismes et les différentes responsabilités qui les produisent. On peut critiquer des fonctions sans obligatoirement nommer des personnes, sauf encore une fois si l’on pense que la justice et /ou l’efficacité l’exigent.

On constate souvent que, par exemple quant aux  dénonciations des injustices dans le monde, on met en avant une panoplie de critères de répartitions des richesses (planète, continents, pays, générations, personnes…)

Des penseurs à travers le  temps ont souvent dénoncé des systèmes. On retient parfois de chacun d’eux une résistance particulière alors que leur pensée est riche et complexe, cette résistance prend place dans l’ensemble de leur œuvre, elle en est un aspect et d’autres résistances existent chez ces auteurs.

Là aussi on pourrait proposer une énumération indicative de quelques penseurs, énumération  que vous pourriez modifier et compléter, par exemple : Platon contre les sophistes, Rousseau contre les Encyclopédistes, Nietzsche contre les professeurs, Victor Hugo contre les injustices, Voltaire contre le fanatisme religieux, Marx contre le capitalisme, Proudhon contre la propriété, Frantz Fanon contre la colonisation, Soljenitsyne  contre le goulag soviétique,  Herbert Marcuse contre l’homme unidimensionnel, Michel Foucault contre les mécanismes de pouvoir, Hannah Arendt Raymond Aron et Claude Lefort contre le totalitarisme, Jean Rostand contre la course aux armements nucléaires, Albert Camus contre toute compromission, Simone de Beauvoir contre la domination des hommes. Parmi les pourfendeurs du productivisme : François Partant, Ivan Illich, Jean Charbonneau, Jacques Ellul, Cornélius Castoriadis,  Hans Jonas,  Kostas Axelos, Théodore Monod,  René Dumont, Susan George, Serge Latouche, Edgar Morin…

 

 -La troisième variable est relative au qualificatif de ce que et/ou de ce qui se trouve en face : est-ce un adversaire ou un ennemi ? Nous proposons trois réflexions.

 

 D’abord une position  parmi d’autres peut être ici la suivante :

Dans la plupart des résistances c’est contre un adversaire que l’on lutte, il s’agit d’une personne, de personnes, d’une organisation, de mécanismes, de systèmes. On se retrouvera aussi dans ceux et celles qui disent que tel mécanisme, tel système est un ennemi.

Aujourd’hui il y a trois grandes formes d’adversaires : les haines faites de racismes et de xénophobies, les injustices criantes qui sont de formes de mépris de l’autre, enfin  le productivisme qui tend à ne plus avoir  de limites dans sa financiarisation et sa techno science.

 

Par contre en ce qui concerne les guerres on déclare donc qui est l’ennemi, les nazis  assassinaient leurs victimes et étaient combattus en tant qu’ennemis. Pourtant des résistants  et d’autres insistaient sur le fait que c’était le nazisme qui était combattu en tant que système inhumain.

On peut raisonner de même dans le terrorisme. On déclare la guerre à l’ennemi terroriste, ou on lutte contre ce système jugé inacceptable de l’emploi de moyens de terreur. La distinction est importante par rapport aux stratégies de lutte en particulier idéologiques, dans le second cas on insiste beaucoup plus sur des remises en cause en amont de mécanismes considérés comme producteurs  de terrorisme.

 

Ensuite originale et porteuse apparait  l’analyse de l’ennemi faite par les non-violents. Jacques Sémelin dans son remarquable ouvrage « Pour sortir de la violence », (Pour sortir de la violence, éditions ouvrières, 1983) écrit : « L’ennemi devient le dépositaire de la mort que nous avons projetée sur lui. Nous préférons l’affronter sur celui que nous déclarons notre ennemi. La violence est la grande illusion de l’homme : en tuant l’ennemi il croit se sauver de la mort. » Effectivement il faudrait passer de ce « ta mort c’est ma vie » à un « ta vie c’est ma vie », on en souvent loin  en particulier puisque les armes de destruction massive, risquant de tuer tout le monde, sont plutôt tournées vers un « ta mort c’est ma mort ».

 

Enfin par rapport aux ennemis nous voudrions exprimer une façon  de considérer ces situations.  L’Evangile de Saint Mathieu est radical :« Vous avez appris qu’il a été dit tu aimeras ton prochain et tu hairas ton ennemi .Eh bien moi je vous le dis : Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs. »

Passage difficile ou impossible à comprendre et à vivre quand les évènements ont été trop graves ou dramatiques. André Laudouze, dominicain engagé, écrivait ce passage  que certains trouveront lumineux : « Aimez vos ennemis non parce qu’ils sont vos frères mais pour qu’ils le deviennent. Aujourd’hui, déjà, en ce monde. » On connait pourtant les grandes difficultés  de la « Commission  vérité et réconciliation » qui a essayé, à partir de 1996, de faire la lumière sur les crimes  de l’apartheid et de recommander des poursuites judiciaires.

De ce point de vue, contrairement à ce que l’on pense souvent, et on est alors dans une incompréhension de la non-violence, celle-ci n’a pas pour objectif la recherche d’une réconciliation  à tout prix, c’est avant tout un moyen de lutter pour la justice la liberté la paix, et, ainsi que l’écrivent des auteurs non-violents, « on ne peut parler d’action non-violente qu’en situation de conflit. ». Lorsque Martin Luther King, en août 1963, après la marche contre les discriminations raciales, prononce son discours à Washington (« I have a dream ») c’est le cri de la justice d’abord : « (…)Les tourbillons de la révolte ne cesseront d’ébranler les fondements de notre nation jusqu’à ce que le jour éclatant de la justice apparaisse (…) » et çà n’est qu’après cela que « un jour sur les collines rousses de Géorgie les fils d’anciens  esclaves et ceux d’anciens  propriétaires  pourront s’asseoir ensemble  à la table de la fraternité. »

 

 

B-LES MOYENS DES RESISTANCES

Nous partirons d’une vision globale et critique, celle des rapports entre les moyens et les fins pour arriver à une idée des moyens non-violents et  à un panorama de l’ensemble des moyens de résister.

 

1-Les rapports entre les fins et les moyens de résister.

 

Ces rapports posent deux séries de questions.

-Il s’agit de résister face aux confusions entre les moyens et les fins, autrement dit de remettre à leurs places les moyens c’est-à-dire la techno science et le marché mondial, de les mettre au service des êtres humains. Il faut aussi respecter les fins c’est-à-dire les êtres humains en personnes, en peuples et en humanité (générations passées à travers le patrimoine culturel, générations présentes et à venir.), l’Autre n’est pas un moyen, agir moralement c’est reconnaitre tout homme comme fin et de le traduire en acte.

-Il s’agit de résister en pensant et en mettant en œuvre des moyens conformes aux fins que l’on met en avant. Si l’on veut  la démocratie il faut des moyens démocratiques, si l’on veut la justice il faut des moyens justes, si l’on veut la paix il faut des moyens pacifiques, si l’on veut la protection de l’environnement il faut des moyens écologiques.

Face aux théories et aux pratiques dominantes voire écrasantes à travers l’histoire qui correspondent à la pensée de Machiavel « Qui veut la fin veut les moyens », il faut résister en se fondant sur cette pensée radicale et lumineuse de Gandhi : « La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence. » ( voir « Tous les hommes sont frères », Folio essais, Gallimard). Autrement dit aucun moyen n’est neutre, si l’on veut lutter pour la paix on ne peut que résister avec des moyens pacifiques, la course aux armements est un des moyens opposés à la paix parce qu’elle ne fait qu’accroitre l’insécurité, les guerres, les injustices et la dégradation mondiale de l’environnement.

La fin ne justifie pas n’importe quel moyen. Dit autrement : la légitimité d’une cause n’implique pas la légitimité de tous les moyens pour la faire triompher. Ainsi il était oh combien légitime de lutter contre le nazisme mais il n’était pas légitime de lancer deux bombes  nucléaires pour y contribuer.

 

2-Les moyens non-violents des résistances.

 

– L’histoire de la non-violence, en partie méconnue, révèle l’efficacité de ces méthodes d’action qui, comme le disait Jacques de Bollardière , «  mobilisent par delà le mépris, la violence et la haine. »(Voir à ce sujet la revue opérationnelle « Non-violence Actualité », et la  remarquable revue « Alternatives non-violentes », directeur F Vaillant, ainsi que les travaux, eux aussi remarquables,  de l’Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits-IRNC, créé par F. Marchand , JM Muller, C Mellon, J Sémelin, C Delorme.)

-Ces moyens reposent sur un cadre non-violent c’est-à-dire un respect de la dignité  humaine, une exigence de justice, une combativité positive (et non une agressivité)  face au conflit. (J Sémelin, La non-violence expliquée à mes filles, Seuil, 2000.. Cette méthode de règlement des conflits refuse la violence d’oppression dans laquelle on impose sa loi, elle refuse la violence de soumission dans laquelle on renonce à ce que l’on pense être essentiel. On cherche ensemble, dans le respect des personnes et la confrontation, des solutions justes. (JM Muller, Lexique de la non-violence, ANV,1998). Jacques Sémelin insiste sur « trois principes majeurs : l’affirmation de l’identité du sujet résistant (…), la non coopération collective(…), la médiatisation du conflit c’est à dire susciter la constitution de « tiers » qui appuient sa cause. » (Jacques Sémelin, « Du combat non-violent » dans l’ouvrage « Résister. Le prix du refus », sous la direction de Gérald Cahen, éditions Autrement, Série Morales n°15,1994)

-La non-violence n’a pas le monopole de certains des moyens qui suivent, par exemple les grèves et les pétitions. Il peut même arriver que des forces de mort utilisent des moyens « non-violents », ainsi le boycott des magasins juifs par le régime nazi  était un détournement absolu de ce moyen qui dans la non-violence a pour objectifs la justice et la liberté.

 -Ces moyens, énumérés à titre indicatif, font partie des pratiques essentielles de l’action non-violente. Il s’agit , de façon non exhaustive, de la non-coopération, la  désobéissance civile (Alain Refalo, Les sources historiques de la désobéissance civile, colloque Lyon  2006), l’obstruction non-violente, l’objection de conscience, la grève de la faim, la grève, le sit in (s’asseoir sur la voie publique en particulier des places), le boycott, le refus de l’impôt sur les armements, les pétitions…(JM Muller, Stratégie de l’action non-violente, Seuil,1981).

Les non-violents ont  aussi des pratiques d’éducation à la paix, ainsi par exemple « Non-violence Actualité » et son Centre de ressources  pour la gestion non-violente des relations et des conflits, avec ses outils pédagogiques, ses jeux coopératifs, ses formations. Des expositions comme « Ni hérisson, ni paillasson » du Centre pour l’action non-violente ont été et sont porteuses pour des jeunes.( Voir aussi JM Muller, De la non-violence en éducation, UNESCO et IRNC, 2002), des pratiques d’interventions civiles de paix où des  volontaires, après une formation, ont été envoyés sur des zones de conflits, par exemple  au Kosovo, en Palestine, au Guatemala (formation ICP assurée par le Mouvement pour une alternative non violente, MAN).Les non-violents ont également pensé « La dissuasion civile : les principes et les méthodes de la résistance non-violente dans la stratégie française. » (C Mellon, JM Muller, J Sémelin, La dissuasion civile, éditions FEDN, 1985).

 

3-L’immense panoplie des moyens de résister.

 

Si l’on veut essayer d’être global (sans être exhaustif et heureusement puisque les alternatives se multiplient et ne peuvent être enfermées dans aucune liste qui se voudrait complète), et si l’on veut être critique et prospectif  on peut énumérer  ces  moyens  de résister à partir de six   grands regroupements. Dans les deux premiers regroupements nous raisonnerons sur l’ensemble des acteurs dont les mouvements sociaux (associations, syndicats, ONG…), dans les quatre autres regroupements  nous serons plus proches des mouvements sociaux. Nous terminerons en donnant trois exemples très différents de résistances peu connues.

 

 

 -D’abord des moyens par grands domaines pour l’ensemble des acteurs (locaux, nationaux, internationaux) dont les mouvements sociaux :

 

 La démocratie ? L’étendre et l’approfondir, la vivre à la base. La justice ? Désarmer le pouvoir financier, remettre en cause le  chantage à la dette, subordonner le libre-commerce néo libéral tout-puissant à des conditions sanitaires, sociales et environnementales, relocaliser  entre autres par des circuits cours et des monnaies complémentaires, donner priorité à la justice sociale et l’égalité réelle, créer des initiatives solidaires, L’écologie ? Réduire et éliminer   les modes de production, de consommation et de transport écologiquement non viables , engager une véritable transition écologique. La paix ? Aller vers un véritable désarmement et vers des alternatives de défense, construire une éducation aux droits de l’homme, à la paix, à la résolution non-violente des conflits, à l’environnement… (sur beaucoup de ces alternatives  et d’autres voir « Le petit manuel de la transition »publié par ATTAC,2016).

 

 -Ensuite voilà un tableau opérationnel de l’ensemble des acteurs dont les mouvements sociaux :

Qui sont ces acteurs ? Tous à tous les niveaux géographiques (locaux, nationaux, internationaux). Ils vont donc de la personne en passant par l’association, le syndicat, l’entreprise, la municipalité, la région, jusqu’à l’ONG, l’Etat, l’organisation internationale, la firme multinationale …

 

Si l’on part de ce que chaque acteur « produit »  dans le système mondial (à une toute petite échelle, à une plus grande et à une puissante) on peut faire le point en trois colonnes : les reproductions (par exemple les atteintes à l’environnement), « l’entre deux » fait  de reproductions et de ruptures (dans la protection de l’environnement), les ruptures (des remises en cause environnementales plus ou moins radicales).

 

Dans chaque colonne on peut prendre les quatre grands domaines d’activités humaines : démocratie, justice, paix, environnement. On a donc douze réalités à inscrire si l’on veut avoir une vue globale de l’acteur dans le système productiviste. On peut aussi s’en tenir à un  seul domaine en le développant.

 

Ce schéma fonctionne pour tous les acteurs. On se rend vite compte du nombre et surtout de l’ampleur des remises en cause à continuer ou à entreprendre. Chaque acteur a ainsi une sorte de carte que l’on peut rendre plus parlante en marquant quelques dates dans chaque colonne.

 

 

 

-Ensuite voici  des moyens plus ou moins radicaux pour contribuer à faire face au défi climatique : on en trouve une énumération remarquable dans un appel d’Alternatiba (villages des alternatives contre le réchauffement climatique), appel en 2013 :

 

 « Des alternatives existent, elles ne demandent qu’à être renforcées, développées, multipliées : agriculture paysanne, consommation  responsable, relocalisation de l’économie, partage du travail et des richesses, conversion  sociale et écologique  de la production, finance éthique, défense des biens communs(eau terre, forêt, souveraineté  alimentaire ,solidarité et partage, réparation et recyclage, réduction des déchets, transports doux et mobilité soutenable, éco rénovation, lutte contre l’étalement urbain, lutte contre l’artificialisation des sols, aménagement du territoire  soutenable, démarches de préservation du foncier agricole, sobriété et efficience énergétiques, défense de la biodiversité, énergies renouvelables ,plans virage énergie climat, villes en transition, sensibilisation à l’environnement etc… » (Appel du 23 août 2013 de 90 organisations dans le cadre d’Alternatiba,  « Ensemble construisons un monde meilleur en relevant le défi climatique.»)

D’autre part n’oublions pas que la force de récupération du système productiviste mondial est puissante. Lorsqu’une réforme ou une remise en cause peut l’intéresser financièrement, il est capable de la détourner en tout ou partie à son profit. Les mouvements et militants de l’économie sociale et solidaire, du commerce équitable le savent et font divers choix quant aux moyens pour garder le cap de la remise en cause. Autre exemple lui très massif : donner un prix à la nature pour la protéger aggrave souvent la marchandisation sans  protéger, l’enjeu est de détecter parmi l’ensemble des moyens lesquels seraient porteurs de protection et de justice (Jean-Marc Lavieille, La marchandisation de la nature, in Hommage à un printemps environnemental, Pulim, 2016).

 

-Ensuite voici des moyens opérationnels des mouvements sociaux :

 

Faire poids en se regroupant, de ce point de vue  Alternatiba , village des alternatives contre le réchauffement climatique, est un exemple porteur depuis 2013 de citoyens qui agissent là où ils vivent sans attendre tout d’en haut, ils créent une coordination européenne à partir de 2014.Comment avancer dans l’organisation des mouvements sociaux ?

 Continuer à mieux s’organiser au niveau international et continental à travers coordinations, contre-sommets,  forums, déclarations communes, manifestations,  universités continentales ou sous continentales, et en particulier multiplier et renforcer les « fronts communs » sur des objectifs précis, continuer à approfondir  et développer le mouvement altermondialiste.

 Se confronter plus systématiquement à l’ensemble des autres acteurs, en particulier en allant vers des statuts renforcés et nouveaux des ONG dans les organisations inter étatiques, et en créant ou en renforçant des mécanismes de contrôle des conventions internationales.

 Créer des « internationales » dans des domaines de ruptures   essentielles  du productivisme, par exemple une « internationale de la lenteur » coordonnant les ONG existant dan ce domaine et contribuant à en créer de nouvelles.

 

 

-Enfin  un rappel de moyens  pouvant être importants pour les mouvements sociaux :

Les  moyens médiatiques sont essentiels pour des résistances, les mouvements sociaux y sont implantés. Un exemple récent et massif remarquable est celui de l’élection de 2016 où aux Etats-Unis les réseaux sociaux ont permis de se rassembler rapidement et où la non- coopération de villes, d’Etats fédérés s’est exprimée à travers déclarations, manifestations, grèves. Dans certains pays(Espagne) des municipalités, emportées par des mouvements engagés, (voter est aussi un des moyens de résister par exemple face aux partis xénophobes)  mettent en ligne des budgets municipaux pour que des internautes en discutent.(Politis, « Les alternatives en marche », article sur les mouvements sociaux européens réunis à Toulouse en août 2017,n°1467)

 

Les moyens juridiques sont très importants dans les résistances. Les membres de l’ONG Urgenda ont obtenu qu’un tribunal par une décision de juin 2015 ordonne au gouvernement des Pays-Bas de réduire ses émissions de gaz à effet de serre. L’association Sherpa engage des poursuites contre des firmes multinationales fondées sur la loi du 27 mars 2017 relative  le devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre, loi liée  à la responsabilité sociétale des entreprises. Ce sont deux exemples parmi beaucoup d’autres.

 

Les moyens  artistiques sont bien présents dans nombre de résistances. Musiques, chants, pièces de théâtre, poèmes, dessins, peintures… L’humour, transformé depuis longtemps en arme contre les dictatures, joue aussi son rôle dans des démocraties, par exemple contre des injustices et des atteintes aux libertés. Après des attentats, des expressions écrites sont présentes sur les lieux des drames. Quant aux concerts ils sont depuis longtemps des moments privilégiés pour exprimer des refus d’atteintes à la démocratie, à la justice, à la paix, à l’écologie, ils peuvent réunir de grandes foules qui communient à des  révoltes, des solidarités et des espoirs.

 

-Pour terminer trois exemples peu connus de résistances : celui d’un homme  face à la guerre, celui de victimes face à la colonisation, celui d’étudiants manifestant leurs solidarités, ce troisième exemple n’ayant pas bien sûr le caractère extrême des deux premiers. 

 

-« Un homme  lors de la Seconde guerre mondiale, en Italie, un jour s’est plié en deux. Impossible de le remettre droit, de jour comme de nuit, aucune force n’en est venue à bout. Impossible de le faire incorporer à la guerre ou maintenir en détention. Il est resté plié en deux pendant plusieurs années. Devenu symbole de la résistance il a été fusillé .Il avait inventé cette attitude corporelle silencieuse qui était sa façon de parler juste. Plié par refus de plier et pour montrer que l’homme était déjà plié sous le joug du fascisme. Aujourd’hui on parle encore de la façon singulière d’avoir dit non à la guerre.(Marie-Magdeleine  Lessana, Pour « une paix-attitude »,in « éclats de paix »,de Alain  Mingan, éditions du chêne,2004)

 

-« Devant la conquête et la colonisation de nombreux Mayas se suicidèrent prenant ainsi « le maquis de l’âme » dans une manifestation ultime de refus qui en laissait entrevoir bien d’autres. Les chefs mayas laissaient à leurs descendants ce message « Nous reviendrons ». (Michel Baccara cité dans « Mayas »,  Stéphane Ragot, Editions  Autrement ,  2002. )

 

-Sous forme de témoignage une résistance étudiante, à la fois dérisoire et pleine de force : en troisième année de droit, dans un amphi, à la fin d’un cours sur la protection internationale des droits de l’homme, longs applaudissements, debout, en hommage aux résistants résistantes dans le monde, devant le tableau sur lequel était écrit cette pensée de Pablo Neruda face aux dictateurs : « Ils pourront couper toutes les fleurs ils n’empêcheront jamais le printemps ! ».En master à la fin d’un cours de droit international de l’environnement, dans une salle, longs applaudissements, debout, devant le tableau sur lequel était écrit : « Vive et que vivent les générations futures ! ».

 

 

 

TROISIEME PARTIE-LES OBSTACLES ET LES LIMITES DES RESISTANCES

 

 

 A-LES OBSTACLES DES RESISTANCES

 

 

Trois séries d’obstacles se dressent souvent sur les chemins et les routes de résistances : la faiblesse des résistances, la puissance d’adversaires  et, terrifiante, l’accélération du système mondial. Ce sera l’occasion de schématiser les circuits des volontés dans un quatrième point, volontés qui sont au cœur des trois éléments précédents.

 

1-La faiblesse de certaines  résistances.

Des résistances modérées ou radicales ne voient pas le jour  ou sont faibles cela pour au moins quatre séries de raisons.

 

-D’abord, au niveau personnel et /ou collectif, l’indifférence est là. Elle prend différentes formes qui peuvent s’additionner : mauvaise ou sous-information, insouciance de la prévention, manque de vigilance, lâcheté et passivité devant des injustices, acceptation parfois aveugle du pouvoir et de l’argent, fuite en avant,  absence de courage… habitudes qu’on ne peut plus et ne veut plus faire bouger .« Le silence des pantoufles est plus dangereux que le bruit des bottes » écrivait un pasteur protestant, Martin Niemoller , envoyé en camp de concentration,  Einstein lui-même soulignait que le monde est dangereux à vivre par ceux qui font le mal et par ceux qui regardent et laissent faire. Rainer Maria Rilke, dans son poème « Heure grave», demandait : « Qui meurt quelque part dans le monde, /Sans raison meurt dans le monde , /Me regarde. »

-Ensuite le sentiment d’impuissance, au niveau personnel et/ou collectif, autrement dit la difficulté d’agir, ce sentiment  est vécu de plusieurs façons : Le nombre d’acteurs favorables au productivisme peut décourager, les montagnes des habitudes personnelles et collectives trop difficiles à soulever, le fait que « le local » bouge parfois mais que « le global » semble immobile, enfin les interactions entre les atteintes sont très nombreuses, interactions dans chacun des grands domaines d’activités, par exemple pour l’environnement entre le réchauffement climatique et l’extinction des espèces, et interactions entre les domaines d’activités, par exemple entre les atteintes à l’environnement et la paix, entre les injustices(vive la justice climatique !) et l’environnement.

 

-Egalement  la faiblesse dans l’organisation. Nous n’y reviendrons pas  ayant déjà souligné, dans les développements relatifs aux moyens, les avancées nécessaires, en particulier au niveau international, pour les mouvements sociaux. Une des faiblesses à tous les niveaux géographiques est de ne pas  essayer encore et encore de rassembler des forces, par exemple autour de « fronts communs. »

 

-Enfin les « contraintes », elles sont souvent financières par manque de moyens et aussi juridiques dans la mesure où les marges de manœuvres sont liées aux possibilités que laissent les textes aux différents niveaux géographiques et qu’il n’est pas évident de les faire évoluer ou de les changer, que l’on soit une association dans un pays ou un Etat dans une organisation régionale, l’Union européenne par exemple. Ces contraintes peuvent être soit un alibi pour ne pas changer grand chose soit une réalité que l’on doit affronter. Un proverbe, au niveau personnel comme collectif, a une part de vérité : « Qui veut faire quelque chose trouve un moyen, qui ne veut rien faire trouve une excuse. »

 

2- La puissance de certains  adversaires.

 

-Si l’on veut rappeler quels sont les dominants du système productiviste il s’agit des marchés financiers, des grandes banques et des banques centrales, des firmes multinationales, des complexes scientifico-militaro-industriels, des grands groupes médiatiques, des Etats du G8 et de quelques autres dont la Chine et l’Inde, de certaines organisations régionales (Union européenne, Mercosur et de quelques autres…),de certaines organisations internationales (OMC,FMI, Banque mondiale…) …sans oublier les dominations des hommes.

 

-Deux remarques pour relativiser cette puissance :

 D’une part il ne faut pas oublier que les logiques générales  du système mondial sont des logiques d’autodestruction,  ainsi d’une part certaines de ces puissances sont menacées par la compétition et tôt ou tard peuvent être absorbées, d’autre part  les catastrophes produites par ce système peuvent se multiplier et s’aggraver, en particulier les catastrophes écologiques (voir sous la direction de  JM Lavieille, J Bétaille, M Prieur, ,Les catastrophes écologiques et le droit : échecs du droit, appels au droit, éditions Bruylant, 2012.)

D’autre part il faut  entrer en résistance en pensant que chaque acteur ne constitue pas toujours un bloc  (même les hommes par rapport aux libérations des femmes).Il peut avoir des contradictions, des fissures, des fractures. Le problème est de les trouver,  d’agir dessus,  d’y appliquer des leviers pour soulever des montagnes. Combien de libérations de femmes ont été accomplies ainsi, combien de gouvernements sont fragilisés par des désaccords qui les traversent, combien de multinationales, lorsque certaines de leurs  pratiques sont dévoilées, traversent alors des périodes où des réformes voire des remises en cause peuvent voir le jour.

 

3-Un obstacle terrifiant et déstabilisant  face aux résistances : l’accélération du système mondial.

 

Oui,  terrifiant et déstabilisant  intellectuellement, affectivement, pratiquement, humainement.

Parmi les ouvrages à souligner : ceux de Paul  Virilio, l’un des plus grands penseurs de la vitesse dans nos sociétés,  voir par exemple « Vitesse et politique », (Galilée,1977), ou aussi Le Grand Accélérateur, Galilée,2010), Jean-Pierre Dupuy, « Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible devient certain. (Seuil,2002), Jean Chesneaux, « Habiter le temps »,(Bayard,1996), Harmut Rosa « Accélération », (La Découverte,2010), Nicole  Aubert, « Culte de l’urgence. La Société malade du temps. » ( Flammarion, 2013), Lamberto Maffei, « Hâte-toi lentement » (FYP, 2016)

-L’histoire de l’accélération  se déroule en quatre évènements majeurs : les deux accélérations celle de la techno science et celle du marché mondial, l’explosion démographique (avec un accroissement-les naissances moins les décès- de la population mondiale de 226.000 personnes chaque jour !), l’urbanisation vertigineuse (plus de la moitié des générations présentes aujourd’hui vivent dans les villes).

-Les causes de l’accélération s’appellent les logiques des fuites en avant du système productiviste, la généralisation du règne de la marchandise, la circulation rapide d’informations, de capitaux, de services, de produits et de personnes, l’arrivée des technologies de l’information et de la communication…

-Les manifestations  de l’accélération    se traduisent par une accélération des techniques, des rythmes de vie, par des accélérations sociales, culturelles, environnementales, politiques. L’urgence est devenue une catégorie centrale du politique, or moins on élabore de politiques à long terme plus on se trouve submergé par les urgences.

-L’exemple de  l’environnement par rapport à l’accélération frappe, violemment et de plein fouet, l’ensemble des résistances pour le protéger. Cette accélération fonctionne comme  une machine infernale à travers quatre mécanismes. Premier mécanisme : le système  mondial s’accélère. Deuxième mécanisme : les réformes  et les remises en cause pour protéger l’environnement sont souvent lentes (complexité des rapports de forces  et des négociations, retards dans les engagements, obstacles dans les applications, inertie de systèmes économiques , sans oublier la lenteur  de l’évolution des  écosystèmes).Troisième mécanisme : on agit pour une part dans l’urgence. Quatrième mécanisme : il faut aussi construire et mettre en œuvre  des politiques à long terme ce qui demande du temps…or le système s’accélère (premier mécanisme). Autrement dit : il n’est pas sûr que les générations futures aient beaucoup de temps devant elles pour penser et mettre en œuvre des contre-mécanismes nombreux, radicaux et massifs : c’est là une pensée « qui réveille la nuit » beaucoup de militants, âgés et moins âgés.

-Les effets de l’accélération sur les sociétés : elle porte atteinte à la démocratie, Paul Virilio  écrit   tragiquement : « Quand il n’y a plus  de temps à partager il n’y a plus de  démocratie possible. ». L’accélération  a aussi des effets sur le travail, sur les contrôles, elle augmente du poids de l’urgence au détriment du long terme, elle contribue au développement des inégalités, elle  a des effets sur l’argent- le temps c’est de l’argent et l’argent c’est du temps- elle a  des effets  sur les actualités, elle contribue à l’administration des peurs, enfin  compétition et accélération se tiennent embrassées.

-Les effets de l’accélération sur les personnes : les rencontres sont souvent plus rapides, le présent est comprimé,  compressé, existe également un certain effacement de la diversité des tâches, les rencontres  du virtuel  et du réel sont en situations d’accélération, le temps  « mange l’espace » écrit  Paul Virilio , il y aussi une augmentation du nombre d’actions par unité de temps et une réduction de chaque épisode de vie, enfin sont souvent présents un stress et une nervosité, sans oublier  une atteinte à la capacité de comprendre.

 

 

 –Les solutions face à l’accélération peuvent se ramener à trois regroupements (voir blog Lavieille, Mediapart, L’accélération du système mondial.) :

 

 La soumission à la catastrophe programmée, l’acceptation de cette « course à l’abime   qui emporte un monde impuissant » : dans ce type de « réponses » les résistances s’effacent. Mais rien n’empêche une personne ou une organisation d’agir tout en partageant cette vision.

 

 

Les tentatives d’adaptation : dans ces réponses les résistances se situent souvent en aval, elles peuvent avoir leur importance en agissant sur des effets, leurs limites sont de ne pas véritablement  remonter aux causes  des phénomènes. 

 

  Enfin troisième série de solutions : Les réponses volontaires se traduisent, elles, par des résistances petites et grandes, modérées ou radicales, elles peuvent venir de multiples acteurs. Avec quels objectifs et quels moyens ?

 

 Quels  objectifs ces résistances mettront-elles en avant face à l’accélération ? Au moins cinq  séries d’objectifs :

 Renouer avec des besoins fondamentaux  c’est-à-dire se « déprendre » et patienter.

Se « déprendre », Claude Lévi Strauss  nous y invite dans la dernière page de « Tristes Tropiques » (éditions Plon, collection Terre Humaine, 1955), autrement dit prendre de la distance, savoir « lâcher prise » (facile à dire  nous avons mille sollicitations), différencier l’urgent de l’important (critique de nos moyens de communication), oser des « moments de paresse », ralentir le rythme frénétique de nos vies (« Sois lent d’esprit » écrivait… Montaigne, « la hâte détruit la vie intérieure » disait Lanza del Vasto).

Trouver ou retrouver la patience : avoir le temps de mûrir est contraire au court  terme du productivisme, mais les temps humains et ceux du vivant sont-ils plus proches de ceux des marchés  financiers, ceux de la seconde ou de la nanoseconde ,ou bien sont-ils plus proches de ceux des saisons de la nature, comme tour à tour l’enfant, l’adolescent, l’adulte, le vieillard ?

Fixer des limites au cœur des activités  humaines : précautions, préventions, réductions et suppressions des modes de production de consommation et de transports écologiquement non viables. Ce concept est   décolonisateur de la pensée productiviste.

Prendre en compte des théories et des pratiques de décroissance et de post-croissance à travers une économie  soutenable (s’éloignant du culte de la croissance, s’attaquant aux inégalités criantes à tous les niveaux géographiques, et désarmant le pouvoir financier ainsi que… la course aux armements), à travers le principe de modération de ceux et celles qui, pris dans la fuite en avant des gaspillages, seront amenés à remettre en cause leur consommation, leur mode de vie, à bruler moins d’énergie pour adopter des pratiques de frugalité, de simplicité. Essentielles sont aussi des relocalisations d’activités, des circuits courts, des richesses redistribuées. Essentielle également cette ennemi redoutable : la compétition, remise en cause par la consécration de biens communs (eau, forêts…), par des coopérations, des solidarités  , par l’appartenance   à notre commune humanité , par des périls communs qui devraient nous fraterniser.

Construire un temps libéré : Jacques Robin écrivait dans « Changer d’ère » (Seuil, 1989) «« Nous avons à enrichir le temps libéré pour qu’il ne soit ni temps vide, ni temps marchand  mais créativité  personnelle, convivialité  sociale et curiosité toujours en route. »  En ce sens on peut penser que diminuer la durée du temps de travail à partager est impératif non seulement comme moyen de lutter contre le chômage mais comme  un élément d’un équilibre de vie, en allant même plus loin, comme le propose par exemple André Gorz qui écrivait « Il convient de trouver un nouvel équilibre entre travail  rémunéré et activités productives non rémunérées. Quant au temps libre Paul Valéry écrivait magnifiquement : « Je déplore la disparition du temps libre. Nous perdons cette paix  essentielle des profondeurs de l’être, cette absence sans prix pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraichissent et se réconfortent, pendant laquelle  l’être en quelque sorte se lave du passé et du futur, des obligations suspendues et des attentes embusquées. Point  de pression mais une sorte de repos, une vacance  bienfaisante qui rend l’esprit  à sa propre liberté. »

Faire dialoguer passé présent et avenir : Jean Chesneaux  (« Habiter le temps », Bayard,1996)   se demande « Comment renouer un dialogue entre un  passé comme expérience, un présent comme agissant et un avenir comme horizon de responsabilité ? » Le temps citoyen doit affirmer sa « capacité  autonome » face au temps de l’Etat, du marché et, nous ajouterons, de la techno science.

 Quels moyens penser et  mettre en œuvre face à l’accélération ? A titre indicatif :

Des mouvements de ralentissement de la vie quotidienne, donc de décélérations dans des domaines de plus en plus  nombreux : villes, alimentation, éducation « lentes »…

Des moyens de réintégrer le temps :un respect des droits des générations futures, un respect du patrimoine culturel des  générations passées, une prise en compte des « droits du temps humain » ( il faudrait une « Charte mondiale » disait Jean Chesneaux), des déplacements repensés dans l’urbanisation, une désacralisation de la vitesse, la  création  d’une fédération mondiale d’ONG qui serait une sorte d’ « internationale de la lenteur ». De ce dernier point de vue il s’agirait en particulier de coordonner les ONG existantes et de contribuer à en créer de nouvelles.

Plus que jamais devant cet obstacle surhumain la pensée d’Antonio Gramsci doit être présente dans les actes et les espoirs des résistances : « Il faut avoir à la fois le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. »

Le pessimisme de l’intelligence permet d’avoir les yeux, les esprits et les cœurs ouverts sur des logiques profondes terricides et humanicides.

L’optimisme de la volonté permet d’avoir les mains,  les esprits et les cœurs à l’ouvrage.

Avec nos forces et nos faiblesses, personnelles et collectives, ne faut-il pas  faire en sorte que pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté marchent côte à côte, s’interpellent, se complètent, s’inclinent l’un vers l’autre et qu’ils deviennent des couples de combats ?

 

 

4-La complexité des mécanismes des volontés.

On évoque très souvent le manque de volontés en général et de volontés politiques en particulier.(voir blog Lavieille Mediapart, Les volontés politiques). Les situations sont très différentes entre la volonté d’une personne, d’un mouvement social, d’un Etat, d’une firme multinationale…Pourtant si l’on veut déterminer les grands circuits des volontés personnelles et collectives pendant leurs vies on se trouve devant trois séries de mécanismes et donc de contre-mécanismes. Ces contre-mécanismes sont souvent pensés, parfois en route et toujours à développer si possible et même en résistant à l’impossible.

Des volontés étouffées comment ?  Par  une éducation à la soumission et à la  compétition,   une administration des peurs,  des appels aux remèdes miracles,  une fuite en avant et une dictature du présent, des oppressions politiques, économiques, sociales, culturelles, environnementales,  un règlement violent des conflits.

Des volontés naissantes comment ? Par une éducation à la résistance, à l’esprit critique, à l’autonomie, à une éducation aux solidarités, à l’apprentissage des responsabilités, au respect des différences, à une présence dans les urgences et sur le long terme, à des libérations politiques économiques sociales culturelles environnementales, à un  règlement non-violent des conflits.

Des volontés dépassées comment ? Par la complexité et la technicité du système mondial, la complication des processus de décision, la rapidité du système, l’absence de moyens de résister ou leur caractère dérisoire, l’arrivée de catastrophes.

Des volontés résistantes comment ? Par l’apprivoisement de la complexité et la remise à sa place de la techno science, la prise en compte de l’ensemble des acteurs à travers des solutions imaginatives, l’élaboration de politiques à long terme, la capacité de proposition, des moyens conformes aux fins proclamées, une pédagogie des catastrophes quant à leurs causes et leurs effets.

Des volontés essoufflées comment ? Par la force de récupération du système, la survenance d’échecs personnels et collectifs, le sentiment de statu quo, l’érosion et l’épuisement des motivations.

 Des volontés à la recherche de nouveaux souffles comment ? Par des actions liées aux faiblesses et aux contradictions du système,  les leçons tirées des échecs personnels et collectifs,  la prise en compte des avancées locales et globales,  la recherche de motivations à renouveler ou à découvrir.

 

 B-LES LIMITES DES RESISTANCES

 

 

Des résistances ont des échecs : qu’est-ce que cela signifie ? Des résistances   ont  rendez-vous avec la mort, dans quelles circonstances ? Les résistances n’ont-elles pas des limites plus générales : qu’en penser ?

 

1-Les échecs de certaines résistances.

Les résistances personnelles et collectives rencontrent échecs et succès.

Marcel Proust disait « Il est peu de réussites faciles et d’échecs définitifs. »

-D’abord  et avant tout il est impératif de reconnaitre les échecs criants.

On ne peut pas se consoler faussement,  se fermer les yeux : comment, dans de multiples lieux et sous de multiples formes, ne pas parler d’échecs criants face à des injustices, à des régimes autoritaires, des guerres et des catastrophes écologiques provoquées par l’homme ? Les migrants morts en Méditerranée sont un échec criant et pour l’Union européenne  et pour ses Etats membres et pour beaucoup d’autres acteurs.

 

 

          -Ensuite peut-être pourrait-on proposer une forme de définition de l’échec d’une  résistance?

Au niveau personnel et au niveau collectif seraient essentiels des critères d’avancées démocratiques, justes, écologiques, pacifiques pour essayer d’apprécier des résistances.

 Si l’on voulait tenter une définition globale  on pourrait peut-être dire :

Constitueraient des forme d’ avancées des résistances qui auraient contribué à la construction  de sociétés démocratiques, justes, écologiques,  pacifiques, cela à tel ou tel niveau géographique, de façon partielle ou plus globale, modérée ou plus radicale.

Constitueraient  des formes d’échecs des résistances qui ne seraient pas arrivées à remettre en cause l’arrivée, le maintien ou l’aggravation  de l’inhumain,  c’est à dire de sociétés autoritaires, injustes, anti écologiques, violentes, cela à tel ou tel niveau géographique, de façon partielle ou plus globale, modérée ou plus radicale.

 

-Mais ces définitions ne doivent pas considérer les situations à jamais figées. En fait les luttes, on le sait, doivent continuer, la vie continue pour le meilleur, l’entre deux et le pire. Ainsi une victoire que l’on croyait acquise n’était que celle d’un moment, par exemple un régime sortait de l’autoritarisme mais y replongeait. Ainsi ce que l’on croyait être une défaite se transformait en victoire quelque temps après, la firme multinationale remettait en cause une production polluante.

 

         -Il y a aussi parfois des formes d’échecs compliquées :

Il arrive  que des situations  aient des échecs  compliqués pour au moins cinq raisons :

D’abord la perception que peuvent avoir des adversaires n’est pas obligatoirement la nôtre. Une brèche psychologique a pu être ouverte, un recours juridique peut  être perçu par eux comme un danger.

Ensuite  on peut essayer d’en tirer les leçons : l’épreuve nous fait ainsi prendre la mesure  de nos propres forces et l’échec ne supprime pas la valeur de l’effort entrepris.

D’autre part « la ligne » entre l’échec et le succès est parfois très « mince », un autre effort  peut nous amener par la suite  à la victoire d’une résistance.

Ensuite  dans l’échec d’une résistance une part de l’action  peut avoir réussi mais on ne le voit pas  encore. «(…) A chaque pas que l’on fait  on ne sait si on marche sur une semence ou un débris »(Alfred de Musset)…Ceci peut être vrai par exemple dans l’enseignement où des valeurs auront été partagées et ,au fil du temps, elles pourront avoir des effets heureux.

Enfin d’autres personnes et organisations pourront prendre la relève et trouver sur leurs routes des avancées de ceux et celles qui les précédaient. L’exemple du mur de Berlin est extraordinaire de ce point de vue puisque les coups de boutoirs sous diverses formes ont existé depuis sa construction jusqu’en 1989 soit près de trente ans.

 

-Existent-ils des échecs définitifs ?

 

 D’une part nous avons d’abord répondu que les morts liées aux atteintes aux libertés, aux égalités, aux solidarités ont quelque chose d’un échec définitif – les souffrances et les morts ont été et sont de cruelles réalités.Le flambeau de la relève peut constituer un espoir, on constate d’ailleurs que ce flambeau est parfois repris par des proches des victimes qui entrent en résistance si elles ne l’avaient pas fait avant.

 

 D’autre part existe la question de l’échec global final qui correspondrait à la  destruction de l’humanité. L’espoir serait définitivement mort pour les humains mais sans doute pas pour la totalité du vivant pour lequel on peut imaginer diverses hypothèses en particulier marines, sauf probablement dans quelques cas , par exemple si l’on s’orientait vers une planète de type de celle de Vénus(465°C) où la chaleur serait destructrice de tout le vivant. 

Le lendemain du lancement des bombes nucléaires en 1945 Jean-Paul Sartre écrit : « A la prochaine  guerre tout peut sauter. Cette fin absurde laisserait en suspens pour toujours les problèmes qui font depuis  dix mille ans nos soucis. Chaque matin  nous savons  désormais que nous pouvons être à la fin des temps. »

 

           2-Les résistances et la mort.

 

-Morts de résistants, d’associations, d’autres acteurs …mais des relèves peuvent suivre :

Des résistances peuvent rencontrer la mort dans trois séries de situations :  

Celles  des victimes  que trouvent ou accompagnent dans leurs derniers moments des résistants.

 Celles des répressions de résistants, par exemple des droits de l’homme, qui peuvent les conduire jusqu’à la mort.

 Celles enfin des décès de militants pour diverses raisons et de mort définitive de tel ou tel acteur, une association par exemple qui disparait soit en droit légalement dissoute, soit  dans les faits faute de combattants. Cela ne veut pas dire que des  associations plus ou moins proches  ne réapparaissent pas sous d’autres noms. Les flambeaux des personnes et d’autres acteurs sont souvent repris, des luttes continuent.

 

-Il est surhumain que dans des camps de la mort aient vu le jour des résistances.

« Même dans une situation limite l’Humanité est plus forte que l’inhumanité. » écrivait Hermann Langbein , résistant déporté autrichien.

Ainsi ont existé des résistances dans ces camps de l’horreur face aux nazis. Résistances physiques contre la faim, la soif, le froid, contre le travail terrible, contre les conditions sanitaires déplorables, résistances invisibles de solidarités jusqu’à la mort,  résistances culturelles , intellectuelles, religieuses, morales, résistances contre le terrorisme psychique ,résistances face à la hiérarchie des camps, résistances pour témoigner, résistances actives par une organisation clandestine, par des sabotages, des évasions et mêmes des révoltes. (Voir Langbein Hermann, La résistance dans les camps de concentration nationaux-socialistes1938-1945,Fayard,1981. Sur internet dossier remarquable   « Résister dans les camps nazis », plaquette de préparation du Concours départemental de la Résistance  et de la Déportation,2012)

 

 

3-Les limites des résistances

 

On est ici dans une contradiction que l’on peut assumer à une condition.

 

 D’un côté un certain nombre de luttes contre le productivisme se font au nom, entre autres, de la détermination de limites au cœur des activités humaines. Cela se traduit entre autres par les principes de précaution et de prévention. Jacques Ellul disait : « Qu’est-ce qu’une société qui ne se donne plus de limites ?

 

 D’un autre côté dans un certain nombre de résistances on lutte comme si l’on allait conquérir le ciel, avec la force des possibles et aussi celle des impossibles.

 

La contradiction peut être levée : tant mieux si l’on veut monter à l’assaut du ciel parce que l’optimisme il en faut beaucoup, il réduit à la cuisson, ne faut-il pas essayer de garder son enthousiasme, malgré des désillusions, en une sorte de « désillusion enthousiaste » ? 

 

 Mais cela doit se faire à une condition déjà énoncée :

 que l’on monte à l’assaut du ciel ou pas, que l’on veuille soulever des montagnes ou pas, que l’on « marche vivant dans son  rêve étoilé » ou pas   : les moyens mis en œuvre doivent être conformes aux finalités proclamées, des moyens  démocratiques, justes, pacifiques, écologiques.

 

Tel est cet ensemble de définitions et de fondements, de formes et de moyens, d’obstacles et de limites des résistances.

 

Nous aurions pu conclure sur les flammes des résistances mais, comme nous aimons aussi beaucoup le mot souffle, nous les associerons.

 

 

 

 

 

            Remarques terminales : flammes , souffles et résistances.

 

 

 

-De nombreux auteurs les évoquent, nous  en citerons  symboliquement quelques uns : un philosophe, un homme politique, un chef indien, un poète.

            Héraclite pour lequel feu est aux origines du monde « Tout se convertit en feu et le feu    

           se transforme en tout(…). »

Charles de Gaulle pour lequel « Quoiqu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas »

Seattle pour lequel « L’air est précieux à l’homme car tous partagent le même souffle : la bête, l’arbre, l’homme. »

René Char pour lequel « Il faut souffler sur quelques lueurs pour faire de la bonne lumière. »

 

           -Certes flammes et souffles peuvent être synonymes de mort :

Flammes de l’enfer,  armes d’horreur crachant des flammes, flammes destructrices  de personnes d’animaux de forêts de maisons de bâtiments…

Derniers souffles du monde, souffle qui passe, souffle que l’on perd, souffle qui s’éteint, souffles destructeurs des tempêtes et des ouragans…

 

-Mais flammes et souffles sont aussi synonymes de vie :

Flammes qui réchauffent, flammes des feux de camp, flammes sur nos bougies d’anniversaires, flammes dans nos cœurs, flammes dans nos nuits…

Nouveaux souffles du monde, chercher son souffle, retrouver son souffle, souffles de vie, souffles des ancêtres, souffles  des générations futures…

 

         -Les flammes et les souffles portent les résistances du vivant et sont portés par elles.

 

          Voilà, encore, les flammes et les souffles de ceux et celles qui  nous ont précédés.

 

          Voilà, déjà, les flammes et les souffles  de ceux et celles qui  vont nous suivre.

 

          Mais ce sont nos flammes et nos souffles que l’on attend 

          Et ce sont nos flammes et nos souffles qui nous attendent.

 

septembre 14, 2017 Articles, Sujets tous azimuts

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Suis-je  d’une ville (d’un village), d’une région, d’un pays, d’un continent, du monde ?

Ce texte a été donné aux étudiants de master en droit de l’environnement de l’aménagement et de l’urbanisme de Limoges depuis une quinzaine d’années, l’auteur de ce site l’a donné aussi pour  la publication des « mélanges »  d’un collègue. L’article est en partie reconstruit pour les lecteurs du site et dans la forme et dans le fond.

Cette question, souvent abordée dans mes cours de relations internationales, de grands problèmes politiques contemporains, de droit international public, de droit international de l’environnement, et cela sous diverses formes liées à ces disciplines, est reprise ici de façon qui se veut  globale, critique et créatrice.

 

 Introduction

 

1-D’où suis-je ? Est-ce que je suis briviste, limousin, français, européen, terrien ? (Vous mettrez vous-même ici les termes précis qui vous concernent). Un peu tout cela diront certains, je suis français(e)  point final diront d’autres, d’autres  encore se  voudront  avant tout  citoyen(ne)s du monde.

2-Un poète comme Lamartine proclamait : « L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie, la fraternité n’en n’a pas ». Il en appelait ainsi aux grands vents des solidarités humaines. Un autre poète (Eluard) écrira « Le cœur des peuples bat plus fort, le cœur des peuples bat la Terre, nous disons non aux maîtres et aux frontières». Khalil Gibran dira lui aussi : « La Terre est ma patrie, l’humanité est ma famille ».Socrate  avait magnifiquement exprimé cette façon de voir les choses : « Je ne suis ni athénien, ni grec mais citoyen du monde ».

3-Ces élans et ces cris de fraternité sont certainement porteurs, pourtant mes racines, mes lieux de vie ne sont-ils pas ma ville, ma région, mon pays ? L’Union européenne c’est aujourd’hui presque trente pays, la planète est quadrillée par près de deux cents Etats, le monde a plus de sept milliards d’habitants, au mieux je n’en connaîtrai vraiment qu’une petite partie. Certes des  évènements heureux ou malheureux en Europe et dans le monde ne me laissent pas indifférent, mais c’est ici et maintenant, surtout dans ma ville, mon pays que sont mes peines, espoirs, joies, amitiés, amours, affections, je suis d’un coin de terre et je suis aussi dans l’instant présent, c’est le « carpe diem »évoqué par exemple dans « Le cercle des poètes disparus », après-demain je serai mort, c’est le moment présent qui m’importe.

4-Et, pourtant, ne suis-je pas aussi un enfant de la Terre ? Est-ce que « je ne pousse pas mes racines » au cœur de ceux et celles qui vivent, ici, un peu plus loin, et très loin, à travers les déplacements que je fais chaque jour par exemple à la radio, à la télévision, sur internet,sur les portables et les réseaux ? Et puis j’aimerais aussi habiter le temps, voilà le passé comme expérience, le présent comme agissant, l’avenir comme horizon de responsabilité. Enfant de la Terre ne le suis-je donc pas dans l’espace et  dans le temps ? J’entends, si j’écoute bien, les pas de ceux et celles qui nous précèdent et déjà les pas de ceux et celles qui vont nous suivre.

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5-Finalement comment mieux me situer, comment mieux entrer dans cette question ? En partant de ce que je vis, de ce que nous vivons, les reflets du réel (I) pour arriver à ce que je voudrais, à ce que peut-être nous voudrions vivre, à cette utopie créatrice mettant en avant des moyens de se réaliser, des projets sur le réel (II).

 

I- Une personne dans des lieux interdépendants  pour le meilleur et pour le pire : des reflets du réel.

Quelles interdépendances ? Celles du particulier à l’universel, celles de l’universel au particulier (A). Quelles interdépendances ? Celles heureuses et celles malheureuses (B).

A-   Du particulier à l’universel, de l’universel au particulier.

 

J’ai une certaine identité, de même chaque personne, chaque lieu n’a-t-il pas lui aussi une certaine identité ?(1). En même temps « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » nous disent du fond des âges les voix de nombreux penseurs(2).

 

    1-   Chaque lieu a une certaine identité : l’importance du particulier 

 

Les identités sont vitales. Elles contribuent à nous structurer comme personne, comme communauté, comme peuple, et à structurer les lieux dans lesquels nous vivons. Participent à ces constructions par exemple des langues, des cultures, des expressions artistiques… On peut bien sûr s’interroger sur le contenu de telle ou telle identité,   par exemple existe-t-il une identité de ce que serait un « peuple européen »? Les identités existent  en fait  à tous les niveaux géographiques, elles expriment des diversités et cela face à une « uniformité uniformisante » comme l’appelait Kostas Axelos. La frontière certes me sépare des autres, elle est une forme de barrière d’obstacle à la fraternité, en même temps  elle permet de construire des identités, elle est vraiment comme le dieu Janus  à deux faces.

Il est essentiel à chaque niveau géographique, dans chaque lieu de vie, de comprendre, de construire, de préserver, de faire partager, d’apprivoiser ces identités. Elles sont autant de richesses, « Si tu diffères de moi loin de me léser tu m’enrichis » écrivait Antoine de Saint Exupéry. Les identités et les diversités forment d’immenses richesses pour l’espèce humaine.

Encore faut-il veiller à ne pas basculer dans des replis identitaires, dans des fermetures, des replis sur soi-même, sur une communauté, sur un lieu où l’on vit.  Ne faut-il pas ainsi lutter contre les tentations et les entreprises de formation de l’image de l’adversaire ou de l’ennemi ? Ennemi, intérieur ou extérieur à un lieu donné, par exemple un pays, ennemi qu’il faut, dit-on, opprimer ou éliminer, s’il n’est pas conforme à cette identité. On est bien loin de la démocratie qui est synonyme, entre autres, de peurs surmontées, de respect des diversités, d’apprivoisement des  différences.

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   2-Les lieux et les identités : leur participation à l’universel

Le « rien de ce qui est humain ne m’est étranger »signifie que si je suis de tel et tel lieu je suis aussi au cœur du monde. L’autre,  proche ou lointain, n’est-il pas un frère en humanité ?

Une guerre qui éclate, un régime de terreur qui se déchaine, une catastrophe qui se produit, une banlieue qui se soulève, mais aussi des solidarités qui s’organisent, des victoires remportées sur des injustices, des réalisations communes, peuvent nous émouvoir, nous faire entrer en résistances et en solidarités, nous porter au-delà de nous-mêmes. Peut-être d’ailleurs suis-je d’autant plus vivant que je porte en moi un projet d’humanité et qu’il me porte ? De même pour un peuple, de même pour les générations présentes.

Allant dans  ce sens voilà le magnifique poème de Rilke : « Qui maintenant pleure quelque part dans le monde,  sans raison pleure dans le monde, pleure sur moi ? Qui maintenant marche quelque part dans le monde, marche dans le monde,  vient vers moi ? Qui maintenant meurt quelque part dans le monde, sans raison meurt dans le monde, me regarde ? »

 Etre une conscience n’est-ce pas « s’éclater vers le monde » (Jean-Paul Sartre)? On essaie de passer de la question du souci de soi à celle du destin de tous. Avec Edgar Morin on peut affirmer avec force : « Il faut qu’une conscience de la solidarité se substitue à la culture de compétition qui régit les rapports mondiaux. »L’universel c’est aussi cela : au-delà des intérêts nationaux ne sommes-nous pas fraternisés par les périls communs (armes de destruction massive, dégradation écologique, grandes épidémies…)?

Nous voilà solidaires et responsables non seulement dans ces différents espaces mais aussi dans le temps. Vis à vis des générations passées sommes- nous capables de préserver et de faire découvrir le patrimoine culturel mondial qu’elles nous ont laissé ? Vis à vis des générations futures sommes-nous capables de leur laisser des marges de manœuvres pour devenir ce qu’elles voudront être ?

Dans cet espace et ce temps s’inscrivent des bonheurs et des malheurs.

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B  Des interdépendances heureuses et malheureuses.

Innombrables sont ces interdépendances entre les acteurs, les niveaux géographiques, les activités, les moments dans le temps…Leur énumération à titre indicatif n’est-elle pas impressionnante ?(1).Du local à l’international ne retrouve-t-on pas sous diverses formes le meilleur et le pire ?(2).

1-Une énumération indicative d’interdépendances heureuses et malheureuses.

L’ampleur des problèmes, des drames et des menaces, aux niveaux locaux, nationaux, continentaux, international est impressionnante : la faim, les maladies, les conflits armés, le terrorisme, la course aux armements, les atteintes aux droits de l’homme, de la femme,  de l’enfant, des peuples,  des générations futures, la dégradation mondiale de l’environnement, l’urbanisation vertigineuse et incontrôlée du monde , la pauvreté et la misère, l’analphabétisme, l’endettement mondial, la criminalité financière internationale, l’ explosion démographique…

Exprimé autrement par rapport aux évènements heureux : face aux régimes autoritaires voilà des luttes pour la démocratie, face à de multiples violences voilà des actes de paix, face à la débâcle écologique voilà des politiques de protection de l’environnement, face aux injustices voilà des luttes pour les égalités.

Interdépendances  présentes partout  entre différents domaines : par exemple ici des atteintes à la paix porteuses d’atteintes à l’environnement, là des atteintes à l’environnement (par  exemple la gestion non durable d’un fleuve international) porteuses d’atteintes à la paix. Au contraire ici des actes de paix porteurs de protection de l’environnement, là des protections de l’environnement porteuses d’actes de paix. Les interactions heureuses et malheureuses se multiplient.

2-Quelles sont mes responsabilités au milieu de ces interdépendances ?

Techno-science, marché mondial, marchés financiers, firmes géantes, Etats, organisations internationales et régionales, ONG et associations, collectivités locales, entreprises, universités, peuples, générations présentes ont des parts  variables de reproductions et de ruptures (remises en cause)par rapport à ces bonheurs et à ces malheurs.

Chaque personne a aussi ,à une petite échelle, de façon très variable, des parts de reproductions d’injustices, de destructions de l’environnement, de violences, d’actes non démocratiques, et elle a également des parts de ruptures ou de tentatives de ruptures à travers des actes justes, écologiques, pacifiques, démocratiques.

Bien entendu les responsabilités d’une firme multinationale qui, par exemple, pollue beaucoup, ne sont pas comparables à ma participation aux émissions de gaz à effet de serre, pourtant toutes les remises en causes sont nécessaires même si celles de la multinationale ont un poids plus important que  celles d’une personne.

Une fois de plus le « Penser globalement et agir localement » est bien présent, il signifie penser à la Terre et agir dans mon village ou ma ville. Mais la réciproque est vraie : penser localement et agir globalement, ainsi par exemple si je ne souhaite pas dans mon quartier telle pollution il ne s’agit pas pour autant  de la rejeter plus loin mais de participer à une remise en cause plus radicale de cette atteinte à l’environnement.

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Cette responsabilité on la retrouve également comme horizon. Voulons-nous demain des petits-enfants sujets de leurs propres vies ou objets de la vie de quelques générations qui n’auront pas su prendre leurs responsabilités ?

Nous sommes là dans cette utopie concrète qui nous appelle à penser et à construire des projets sur le réel aux différents niveaux géographiques, dans  les différents lieux de vie, dans les divers ordres juridiques.

 

II-Une personne dans des lieux pour des interdépendances humainement viables : des projets sur le réel.

Je suis une personne qui existe dans l’instant mais qui est aussi en devenir. Nous sommes un peuple qui est aussi en marche. L’humanité est, elle aussi, dans cette mise au monde continuelle, à travers quelle unité et quelles diversités ?(A). Quels moyens penser et mettre en œuvre dans chaque lieu, du local  à l’international? (B)

    A- Quelle unité et quelles diversités ?

Ne faut-il pas rechercher l’unité de l’espèce humaine (1) et ne faut-il pas respecter les diversités (2) ?

 

1-    Rechercher l’unité de l’espèce humaine.

Piller la planète, échanger des terreurs, créer des injustices, étouffer des libertés : n’avons-nous pas mieux à faire ? Remettre en cause la surconsommation quand elle existe, prévenir et gérer pacifiquement les conflits, préserver et développer des égalités, des libertés, des solidarités.

 Oui « Un seul monde ou aucun, s’unir ou périr » (Albert Einstein), oui « Il nous faut apprendre à vivre ensemble comme des frères sinon nous périrons ensemble comme des imbéciles » (Martin Luther King). Le « vivre ensemble » c’est l’intérêt commun de l’humanité qui a pour fondements la démocratie, la justice, la paix, la protection de l’environnement.

 

2-    Respecter les diversités.

Il s’agit ici des rapports entre une unité donnée et des diversités.

En premier lieu une unité donnée, par exemple un pays, ne doit pas éliminer les différences, il faut prévenir et dénoncer ces pratiques de domination, ces regards de capture qui débouchent souvent sur des drames épouvantables.

En second lieu une unité donnée ne doit pas exacerber les différences, ce regard est lui aussi destructeur à travers la formation des ghettos, le repli identitaire peut se traduire par des pratiques inhumaines.

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En troisième lieu le fait d’effacer les différences n’est-il pas plus ou moins dommageable ? Ce regard d’assimilation consiste à dire que l’autre est notre égal parce qu’il devient comme nous.

En quatrième lieu se situe le regard d’ouverture, il repose sur le respect des différences, c’est le regard d’intégration. On reconnaît des similitudes et des différences, c’est le grand principe de non-discrimination. Ce respect de la diversité des personnes dans les différents lieux  doit se manifester par exemple du point de vue culturel.

Ainsi dans chaque village, ville, pays, continent et pour la Terre entière ne faut-il pas lutter pour consacrer, protéger ces unités et ces différences, construire peu à peu un sens du « vivre ensemble » ?

Mais le construire à travers quels moyens ?

 

          B-Quels  principes et quels moyens penser et mettre en œuvre dans   chaque lieu ?

Des principes (1) inspirent et encadrent différents moyens(2).

 

1-    Quels principes à respecter par chaque unité géographique ?

Quelle énumération de principes essentiels pourrait-on penser et mettre en oeuvre pour chaque lieu donné, du local au global?

Une plate-forme remarquable, dont nous nous inspirons, a été publiée dans Le Monde diplomatique (avril 1994, pages 16 et 17)      intitulée « Pour un monde solidaire et responsable », elle est fondée sur «  les éléments de diagnostic, les principes communs, l’esquisse d’une stratégie d’action en particulier sur l’articulation des niveaux géographiques et sur des programmes mobilisateurs. »

Le principe d’humanité c’est-à-dire la possibilité d’avoir une vie digne répondant aux besoins essentiels, le principe de responsabilité des divers acteurs dans la construction des sociétés, le principe de diversité par exemple des cultures, le principe de précaution qui consiste à ne mettre en œuvre de nouveaux produits et de nouvelles techniques que si  des risques graves ou irréversibles n’existent pas, le principe de modération qui consiste pour les plus aisés à limiter leur consommation, à apprendre la frugalité.

 

Il faut enfin souligner le principe de subsidiarité qui consiste, pour chaque collectivité, à respecter les principes évoqués ici. Cette forme d’organisation des volontés consiste dans chaque lieu à prendre des initiatives et à disposer de marges de manœuvres quant aux moyens qui seront mis en œuvre, cela à travers des rapports de force complexes, à partir aussi des divers ordres  juridiques.

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2-    La détermination et la mise en œuvre de moyens démocratiques, justes, pacifiques, écologiques dans tous les lieux géographiques.

 

Nous mettrons en avant à titre indicatif cinq grands moyens dans chaque grand domaine. Leur mise en œuvre contribuerait très probablement à passer, dans les différents lieux, d’un productivisme autodestructeur à des sociétés humainement viables.

 

Parmi les moyens démocratiques :

le désarmement du pouvoir financier,

la règlementation de firmes multinationales dans le sens de productions socialement et écologiquement porteuses,  

la démocratisation des institutions aux différents niveaux géographiques,

 l’accès  des femmes aux processus de  décision,

 la création de nouvelles organisations internationales fondées sur des Etats, des ONG, des collectivités territoriales…et le développement de réseaux, de coordinations et de fronts communs d’ONG…

 

Parmi les moyens justes :

la création d’un revenu universel d’existence,

 l’annulation de la dette publique des pays les plus pauvres,

 le développement du commerce équitable et du juste échange,

 la redistribution des fonds internationaux de taxation du capital vers des besoins criants,

la mise en place d’agricultures durables et autonomes…

 

Parmi les moyens écologiques :

 les remises en cause de modes de production, de consommation, de transport écologiquement non viables,

les programmes d’accès à l’eau potable,

 la revitalisation des régions profondément dégradées,

 les remises en cause de l’énergie nucléaire, le développement massif des énergies renouvelables, des économies massives  d’énergie,

 la conclusion de conventions relatives à la protection des sols, des forêts, aux pollutions telluriques, de protocoles sur la réduction des gaz à effet de serre, sans oublier une convention créant une Organisation mondiale de l’environnement…

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Parmi les moyens pacifiques :

l’interdiction  des recherches scientifiques sur les armes de destruction massive,

la mise en place d’une sécurité collective fondée  entre autres  sur des forces d’interposition envoyées à titre préventif,

la remise en cause des ventes d’armes à travers des taxations, des interdictions, des reconversions,

la conclusion de nouveaux traités de désarmement nucléaire,

la mise en place d’une éducation à la paix, de la maternelle à l’université, fondée en particulier sur l’apprentissage du règlement non-violent des conflits…

 

 

Remarques terminales :

1-   Finalement ne pourrait-on pas qualifier ainsi chaque lieu ?

Mon terroir c’est  mon village, ma ville, ma région,

 ma patrie c’est mon pays,

 ma matrie  c’est mon continent,

mon foyer d’humanité c’est la Terre …

 

2-  Une façon de penser les liens entre ces différents lieux…

 Cette façon est exprimée à travers une magnifique citation de Montesquieu : « Si je savais quelque chose qui me fut utile mais nuisible à ma famille je l’éloignerais de mon esprit, si je savais quelque chose qui fut utile à ma famille mais nuisible à mon pays je l’éloignerais de mon esprit, si je savais quelque chose qui fut utile à mon pays mais nuisible à l’Europe je l’éloignerais de mon esprit, si je savais quelque chose qui fut utile à l’Europe mais nuisible au genre humain je le déclarerais comme un crime ».

Cette réflexion se retrouve d’une autre façon sous la plume d’un internationaliste, Jean-René Dupuy, qui écrivait « Passer de l’homme aux groupes familial, régional, national, international résulte d’une progression quantitative. Accéder à l’humanité suppose un saut qualitatif. Dès lors qu’il est franchi  elle doit, elle-même, avoir des droits faute de quoi les hommes perdraient les leurs » (La clôture du système international, puf, 1989).L’humanité est conçue ici comme contribuant à être la garante de la survie de tous.

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 Me voilà, de mon terroir à notre Terre en passant par mon pays et mon continent, me voilà dans une humanité qui habite non seulement l’espace mais le temps.

 Ainsi  en tous les lieux et en tous les temps se font les transmissions des patrimoines, au sens le plus large du terme, patrimoines locaux, nationaux continentaux, internationaux, patrimoines qui sont à la fois des donnés et des construits, des trésors du passé, du présent et du futur.

 Mon humanité aura d’autant plus son sens si elle est reliée à celles de tous les humains, ne suis-je pas, de façon distincte et aussi à la fois, en personne, en peuple et en humanité ?

 L’humanité des lieux dans lesquels je vis aura d’autant plus son sens si elle est reliée à celles de tous les lieux où vivent les êtres humains. Ne suis-je pas d’un village, d’une ville, d’un pays, d’un continent, et de toute la Terre,  cela  à travers des particularités et des points communs?

 

3–  Si nous avons essayé d’y voir plus clair dans ces lieux de vie, et en eux mêmes et entre eux, comme reflets du réel et projets sur le réel, peut-être ne faudrait-il pas oublier quelque chose d’essentiel que nous rappelle un vieux texte indien d’Amérique 

: « Les ruisseaux coulent, les fleuves roulent, les océans grondent. Qui suis-je ? Un grain de sable sur une grève immense ? Mais qui suis-je pour demander « qui suis-je » ? N’est ce pas déjà assez d’être » ?

         

JML

                                                                                                          

 

 

 

                                  

 

octobre 27, 2013 Sujets tous azimuts

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Pour vous qu’est-ce que le droit ?

En 2001 une étudiante m’avait posé par écrit cette question, le « pour vous » était souligné trois fois.

     De la réponse  j’ai fait dès l’année suivante une introduction d’un  cours de grand amphi, chaque année

               je  la complétais, voici le dernière version  de 2013 revue bien sûr pour ce site.

 

 

             Introduction :

         1-Une question qui nous interpelle.

a) Posée par une étudiante à l’enseignant qui vous parle, cette question ne s’adresse-t-elle pas aussi à chacun chacune de vous, aujourd’hui et demain, dans vos études, vos professions, vos vies de citoyen(ne)s ? Oui, nous baignons tous, plus ou moins, dans le droit, agissant selon lui ou contre lui.

b) Certes on peut mettre de côté cette question mais n’oublions pas que si nous ne nous intéressons pas au droit, le droit, lui, s’intéresse à nous. On peut aussi y répondre brillamment mais trop rapidement, comme le faisait un collègue : « si je ne sais pas ce qu’est le droit, je sais ce qu’est une société sans droits ».Cependant si l’on veut vraiment entrer dans cette question, faut-il ou non engager une partie de soi-même et, si oui, pourquoi et comment ?

 

    2- Quelques citations définissant le droit.

 

a) Certaines peuvent servir de points de repères, celle par exemple d’un internationaliste, Georges Scelle, pour qui « le droit est à la conjonction de l’éthique et du pouvoir ». De même les citations de deux écrivains : Frank Kafka et sa formule célèbre« la loi doit être faite pour l’homme et non l’homme pour la loi », Paul Valéry et sa magnifique définition selon laquelle « le droit c’est l’intermède des forces ».

 

b) Parmi les citations humoristiques l’une de Balzac : « les lois sont des toiles d’araignées à travers lesquelles passent les grosses mouches et restent les petites», l’autre de Flaubert « je ne vois rien de plus bête que le droit si ce n’est l’étude  du droit, le droit on ne sait pas ce que c’est ».

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       3-L’étymologie du  droit

a) Jacques Phytilis, historien du droit, et ami très cher de l’auteur de ce site, écrivait : « Si la pensée du droit est grecque, le langage du droit nous vient du latin. Pour nommer ce que nous appelons le droit, les Romains parlent de « ius », le verbe « iurare » signifie «  prêter serment ». Au IVème siècle « directum » prend le sens de modalités d’application des principes du « ius », «  directum » signifie ce qui est juste ».

 b) Une question essentielle se présente donc dès le départ : le droit a-t-il quelque chose à voir avec « le juste »et qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui ?

 

      4-Les trois significations du droit selon le sens commun.

a) Le droit recouvre trois aspects que l’on retrouvera en particulier dans l’ouvrage classique de Gérard Cornu, «Vocabulaire juridique », (Gérard Cornu, puf, 9ème édition, 2011.)

Il s’agit de la faculté de faire valoir devant une instance les exigences auxquelles on prétend (les droits, j’ai le droit de).

Il s’agit aussi de la règlementation qui rend possible ou non cette faculté (ce sont les textes, le corpus juridique).

Il s’agit enfin des savoirs juridiques qui viennent de cette faculté et de cette réglementation (je fais des études de droit).

b) Comment aller plus loin dans une définition plus élaborée à la fois des disciplines juridiques et des systèmes juridiques ? De façon plus large le droit est-il un instrument de pouvoir, une forme de communication, un ensemble de techniques, un langage, une idéologie, une éthique, un peu tout cela, ou autre chose encore mais quoi ?

 

       5-Une constatation omniprésente : la diversité du droit

a) Les analyses dans le temps et l’espace des différentes théories et pratiques juridiques  montrent une impressionnante, une inépuisable diversité du droit. Dans le temps : ainsi, par exemple, les droits des sociétés de l’Antiquité, des sociétés féodales, des sociétés de la Renaissance, des sociétés contemporaines, de la société mondialisée et déjà le droit des générations futures.

 Dans l’espace : les ordres juridiques des pays, des continents, du monde, et aussi le droit de chaque acteur, Etats, organisations internationales et régionales, organisations non gouvernementales, collectivités locales, entreprises, personnes, peuples et humanité. De même dans différents ordres juridiques peuvent exister le droit privé entre les particuliers, le droit public des personnes publiques, cela avec  les juridictions correspondantes…De même existent les caractères des droits chinois, islamique, anglo-saxon…

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 b) Mais alors on peut se demander s’il y a un modèle explicatif de tous les systèmes juridiques ? On trouve ici la question des rapports entre une unité donnée et le respect des diversités.

 

  6-La justification du plan.

 

a) Nous partirons  d’un discours sur le droit, on parle sur les choses au lieu de parler des choses, on parle sur le droit et non du droit, on réfléchit surtout de l’extérieur et non pas ou peu de l’intérieur. Je suis alors plus une parole qu’une personne impliquée .Je suis  une sorte de spectateur du droit. Raymond Aron, politologue et sociologue, appelait cela « le spectateur engagé ».

 

b) Mais la question posée nous appelle à entrer dans le droit, à parler du droit et non pas seulement sur le droit, à intervenir de l’intérieur. Je suis moins une parole qu’une personne impliquée. Jean-Paul Sartre, philosophe et militant, appelait cela « l’acteur engagé ».

 

c) D’où ces deux temps de réflexion : notion de droit et discours sur le droit : le spectateur engagé (I), notion de droit et discours à l’intérieur du droit : l’acteur engagé (II).

 

d)  Il faut cependant souligner qu’il n’y a pas de cloison étanche entre les deux situations, le passage est possible de l’une à l’autre, par exemple il y a des juristes spectateurs qui, au cours ou après tel ou tel évènement personnel et /ou collectif, finissent par devenir acteurs engagés. Il y a des juristes acteurs qui se retrouvent  spectateurs, cela pour de multiples raisons (découragements, indifférences, peurs, fatigues, absences de temps..). Bref, cette question ne reste-t-elle pas entière : rester spectateur engagé ou devenir acteur engagé, pourquoi et pour qui ?

 

 

I- Notion de droit et discours sur le droit : le spectateur engagé

 

Le droit n’est-il pas quelque chose en rapport avec nos sens (A), nos pensées (B), nos sensibilités (C) ?

A-   Le droit : quelque chose  en rapport avec nos sens.

Le droit est une partie de ce nous touchons (1), de ce que nous entendons(2) de ce que nous voyons(3).

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1-    Le droit : une partie de ce que nous touchons.

 

a) L’inflation juridique est omniprésente : des textes officiels, des manuels d’auteurs, des actes de colloques, des mélanges en l’honneur d’un auteur, des revues, des recueils de jurisprudence, des données informatiques lues et photocopiées… L’inflation juridique nous montre, entre autres, que le droit évolue, qu’il change à travers les temps et les lieux.

 

b) Mais alors trop de droit tue-t-il le droit ? Certes on peut dire que l’essentiel  risque de se perdre dans le secondaire, que le principe selon lequel « nul n’est censé ignorer la loi »ne veut plus rien dire pour le citoyen et même parfois pour le spécialiste face au nombre impressionnant de textes, que ce qui compte c’est d’appliquer le droit existant et non d’en ajouter continuellement.  Pourtant on peut affirmer, de façon croyons-nous plus porteuse, qu’un texte bien construit  doit distinguer l’essentiel du secondaire, que faire connaitre les règles et agir pour une transparence du droit doit être une entreprise permanente, enfin  que si l’effectivité du droit est un défi il faut continuer à légiférer pour faire face à de nouveaux défis. Par exemple pour les droits de la troisième génération il s’agit  de construire de nouvelles digues pouvant protéger de nouvelles menaces, ce qui ne veut pas dire qu’il faut arrêter d’entretenir les digues des deux premières générations de droits ,   c’est à dire lutter pour leur consécration et leur application.

 

2- Le droit : une partie de ce que nous entendons.

 

a) Le droit est souvent présent dans les médias : ici une loi qualifiée de juste ou d’injuste, là le procès d’un assassin, ici le contentieux d’une marée noire, là une aide internationale accordée ou refusée, ici  le Conseil de sécurité des Nations Unies bloqué ou agissant, là un processus électoral en route, les exemples de cette présence du droit sont innombrables.

 

b) Le droit nous l’entendons aussi dans les paroles d’étudiants et d’enseignants cela à travers trois types de discours : un discours technicien qui met en avant des procédures  (on aime ici souvent affirmer que « le diable se loge dans les détails »),on apprécie par exemple les conditions et la mise en œuvre du principe de précaution, un discours idéologique qui met en avant le contenu des normes, on apprécie par exemple les liens entre le principe de précaution et les limites à apporter à la techno-science, un discours théorique qui met en avant des constructions juridiques, on apprécie par exemple le principe de précaution et sa place dans l’ensemble d’un système juridique. Certains enseignants et étudiants essaient d’avoir deux ou trois types de discours, cela ne veut pas dire qu’ils ne préfèrent pas un discours à un autre.

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3 Le droit : une partie de ce que nous voyons.

 

a) Les univers juridiques sont nombreux : les mondes de ceux et celles qui font le droit (législateurs, négociateurs), de ceux et celles qui l’appliquent et le pratiquent (juges, avocats), de ceux et celles qui cherchent à le comprendre (enseignants et étudiants), compréhension dont ils n’ont pas le monopole, de ceux et celles auxquels il s’adresse (particuliers, entreprises, collectivités) sans oublier des interactions harmonieuses et conflictuelles entre ces mondes juridiques.

 

b) Les luttes autour du droit sont bien présentes. Le droit est un instrument dont on s’empare, il va être au service de qui s’en sert, il va en particulier contribuer à protéger et à réparer autant que faire se peut. Le droit va être une règle commode ou contrariante que l’on exploite ou que l’on écarte, si elle nous dérange on essaie parfois de s’en débarrasser en la transgressant, en la détournant. L’interprétation de la règle de droit joue un grand rôle.

 

 c) Des groupes de pression agissent pour essayer de modifier un texte ou d’en faire adopter un nouveau. Dans ces multiples luttes, des auteurs regrettent que, plus ou moins souvent, le sentiment de l’intérêt public s’effrite devant les intérêts particuliers. D’autre part au niveau international on peut dire que, lorsque les intérêts communs des Etats sont recherchés, il est fréquent, par exemple en matière d’environnement, que les moyens ne suivent pas, on peut parler quelquefois de véritables « récessions des volontés », on décide qu’on décidera demain, un proverbe affirme « à l’auberge de la décision les gens dorment bien ».

 

   B- Le droit : quelque chose en rapport avec nos pensées

 

Le droit nous ne le connaissons pas tout entier(1), ce que nous connaissons est plus ou moins vaste(2), et c’est un savoir en liens avec de multiples autres savoirs(3).

1- Le droit : une partie de ce que nous ne savons pas

 

a) L’immensité des disciplines juridiques appelle à l’humilité. Ces disciplines sont devenues plus nombreuses, plus étendues, plus complexes, que ce soit en droit privé, en droit public, que ce soit dans les jurisprudences internes, régionales, internationales. A cela s’ajoutent des liens multiples entre disciplines. Bref : comment connaître, par exemple, aujourd’hui l’ensemble du droit constitutionnel et de la science politique, l’ensemble du droit international public et des relations internationales ? Certaines disciplines témoignent aussi de cette complexité puisqu’elles se veulent transversales, tel le droit de l’environnement qui comprend du droit public, du droit privé, il est aussi présent en droit interne, régional, et international.

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b) Cette complexité en appelle à une attitude d’humilité scientifique. Une sagesse très ancienne nous disait déjà « je sais que je ne sais rien ». Plus proche de nous Claude Lévi-Strauss écrivait « plus le savoir progresse, plus il comprend pourquoi il ne peut aboutir, de nouvelles avancées entrainent de nouvelles questions. La connaissance est convaincue de son infirmité ».

b) Cette humilité ne veut pas dire inertie : ce qui compte ça n’est pas tant la quantité de connaissances que les méthodes pour les aborder. Bien planifier son travail  et  construire l’esprit de synthèse sont deux atouts majeurs d’une méthodologie. Nietzsche pensait que  « les méthodes sont parmi les vérités les plus précieuses».Nous croyons en effet  que, dans ce monde qui s’accélère, qui tend à surcharger l’esprit du dérisoire, qui pousse à faire de l’urgence la catégorie centrale du politique, les méthodes doivent être là pour nous aider à comprendre les limites que doit se donner une société, pour penser ses aspects essentiels, pour répondre aux urgences et dégager des politiques à long terme.

 

2 Le droit : une partie de ce que nous savons.

 

Les notions qui suivent, et d’autres d’ailleurs, nous les connaissons bien, elles accompagnent de différentes façons nos études de droit et nos professions de juristes ou celles qui peuvent  rencontrer le droit.

 

a) Les ordres juridiques. Partir de cette notion c’est une façon d’avoir une certaine vue d’ensemble du droit .En effet celui-ci  s’inscrit dans ces ordres juridiques autrement dit  des ensembles d’institutions et de règles qui existent dans des territoires  On trouve ainsi des ordres juridiques locaux, nationaux, continentaux, internationaux. Des hiérarchies s’établissent entre ces systèmes juridiques, existe par exemple un ordre supranational incarné par la CEDH vis-à-vis  des Etats membres du Conseil de l’Europe. La création d’un ordre juridique international est loin d’être facile, elle s’inscrit entre des souverainetés étatiques plus ou moins irréductibles et une solidarité mondiale  de plus en plus vitale.

D’une façon plus politique existent diverses conceptions des rapports entre ces territoires. Aux deux extrêmes certains ne verront que la nation, d’autres que la Terre. Une synthèse porteuse ne consiste-t-elle pas à dire : mon village ma ville ma région ce sont mes terroirs, mon pays c’est ma patrie, mon continent c’est ma matrie, mon foyer d’humanité c’est la Terre ? Montesquieu l’exprimait  magnifiquement d’une autre façon : « si je savais quelque chose qui me fut utile mais qui fut nuisible à ma famille je l’éloignerais de mon esprit, si je savais quelque chose d’utile à ma famille mais nuisible à ma patrie je l’éloignerais de mon esprit, si je savais quelque chose d’utile à ma patrie mais nuisible au genre humain je le déclarerais comme un crime ».

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b) La règle, le juge et la contrainte : La règle est formulée par des législatifs et des exécutifs, elle l’est avec ses  sources, ses structures, ses destinataires, sa portée, ses moyens d’application, ses forces et ses faiblesses. Le juge, à travers des juridictions, organisées en un système, dit le droit, il le fait avec sa position indépendante.  La contrainte représente une force canalisée avec, en particulier, des sanctions pénales et financières.

 

c) Les sujets, les sources, les principes, les concepts : Les sujets ont des droits et des obligations, les sources matérielles profondes du droit existent dans des rapports de forces économiques, sociaux…,  les sources formelles s’appellent par exemple les lois nationales et les décrets, les directives européennes et les règlements européens, les recommandations et déclarations  internationales et les traités internationaux. Quant aux principes ils encadrent une discipline juridique, par exemple en droit de l’environnement  le droit à l’environnement, le principe de prévention, le principe pollueur-payeur et beaucoup d’autres. Ils s’inspirent parfois de concepts, par exemple en droit international de l’environnement le concept de  développement durable.

 

d) L’état de droit, les dérives, les limites et l’effectivité du droit : voilà l’état de droit dans lequel nul n’est au-dessus de la loi, voilà  les dérives du droit dans lesquelles le droit succombe à travers des excès et c’est l’arbitraire, à travers des restrictions et ce peut être l’oppression, avec aussi des situations d’exception fondées sur la raison d’Etat devenue alors souvent synonyme de folie d’Etat. Voilà les limites du droit avec les difficultés de preuve, avec aussi le non-droit c’est-à-dire le fait que, dans tel territoire ou tel domaine, le droit n’est pas arrivé ou se retire. D’aucuns insisteront sur cet aspect irrespirable que constitue une société totalement régie dans ses moindres éléments par le droit, d’autres mettront en avant certains aspects regrettables du non-droit par rapport à la loi de la jungle, on cite alors les paradis fiscaux, et aussi des banlieues de tel et tel pays avec peu ou pas de services publics. Voilà enfin l’ineffectivité du droit c’est-à-dire sa non application, d’où cette question qui traverse, à des degrés divers, les disciplines juridiques : quels moyens dégager pour renforcer l’application du droit ? Comment  l’administration intervient-elle ? Comment le juge est-il saisi ? Quels rôles jouent  les associations et les ONG ? Quels sont les moyens financiers concourant à l’application du droit ?

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e) Les dialectiques, le langage, les constructions et les controverses juridiques .  Les dialectiques : la pensée juridique est profondément dialectique, elle est simple et complexe, souple et rigoureuse, préventive et répressive, nationale et internationale, portant sur les fins et les moyens. Son aspect flexible est primordial, Jean Carbonnier (« Flexible droit. Pour une sociologie du droit sans rigueur »,LGDJ.) écrivait : « le droit est flexible parce que trop humain pour prétendre à l’absolu de la ligne droite ». Quant au langage juridique il a pour première fonction d’assurer la communication de la connaissance juridique, il doit veiller à son accessibilité et à son intelligibilité, il est lié lui aussi à une logique qui frappe par la rigueur de ses argumentations. Les constructions juridiques sont nombreuses. Des étudiants en droit connaissent, par exemple, l’importance de  l’institution dans la pensée de Maurice Hauriou, celle du fait social producteur de droit chez Léon Duguit, celle du solidarisme de Georges Scelle sans oublier la société relationnelle et la société institutionnelle de René-Jean Dupuy . Une théorie juridique est d’autant plus forte qu’elle est cohérente et qu’elle a des effets pratiques importants, tant il est vrai que « rien n’est plus pratique qu’une bonne théorie »(Einstein). Certaines controverses juridiques sont souvent connues des juristes, par exemple entre les théoriciens du droit naturel pour lesquels existent des valeurs supérieures aux lois et les positivistes qui se préoccupent du droit existant. Controverses aussi par rapport à l’universalité et à l’indivisibilité des droits de l’homme que Robert Badinter considère comme « l’horizon vital de notre temps » alors qu’elles font parfois l’objet de diverses critiques. Controverses plus récentes sur le principe de précaution, dénoncé par les uns comme un frein aux progrès scientifiques et techniques et mis en avant par les autres comme un moyen juridique à utiliser devant des risques mal connus ou inconnus, graves ou irréversibles, principe qui  en appelle à la recherche pour lever des incertitudes .

 

3 Le droit : un savoir en liens avec d’autres savoirs

 

Pour comprendre ces liens il faut s’interroger sur ce qu’est la pensée juridique.

 

a) La pensée juridique : au sens restreint elle vise toute réflexion ayant exclusivement le droit pour objet. On reste « dans la bulle du droit ». Au sens large la pensée juridique vise toute réflexion ayant le droit pour objet, autrement dit il y a des dimensions non juridiques à la pensée juridique, ainsi des non juristes interviennent pour parler du droit , par exemple des philosophes, des économistes, des  sociologues, des démographes, des scientifiques, des psychologues, des historiens…

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b) Porteur est l’exemple de deux savoirs en liens, le droit et la philosophie : d’abord la philosophie est présente dans le droit, elle se retrouve dans des principes (égalité, liberté, responsabilité), dans des notions fondamentales (personnes, propriété). Elle est bien là dans cette recherche des fondements du droit, ainsi la recherche du juste est aussi philosophique. Ensuite le droit est présent dans la philosophie. Si elle fait porter la réflexion sur l’Etat, sur la politique, sur le devoir, la philosophie ne peut passer sous silence les dimensions juridiques et, par exemple, la question du « pourquoi obéit-on ? », celle aussi du « pourquoi désobéit-on ? », en  appellent certes à la philosophie mais également au droit et à d’autres disciplines, telles que l’histoire, les sciences politiques, l’économie, la psychologie.

 

   C- Le droit : quelque chose en rapport avec nos sensibilités

 

Nous entendons ici par sensibilités une partie de ce que certains d’entre nous n’apprécient pas(1) et apprécient (2).Ces choix ne sont pas neutres, certains  sont proches   de contenus engagés qui sont sur la voie de l’acteur engagé.

 

1 Le droit : une partie de ce que certains n’apprécient pas

 

a) Ainsi des attitudes obsessionnelles de certains juristes qui ramènent absolument tout à la jurisprudence, celle-ci  représente pour eux le seul phénomène juridique total. D’autres pensent, au contraire, que le droit ne se réduit pas au juge et au jugé.

 

b) Ainsi l’assimilation faite par des personnes ou des groupes entre le légal et le juste. On affirme que ce qui est légal est juste, or existent des lois injustes.

 

c) Ainsi le silence relatif à la distinction entre le légal et le légitime, on préfère ainsi cacher ou ne pas rappeler que tel  ou tel texte ne se fonde guère ou pas du tout sur un régime démocratique et qu’il est loin de l’expression de la souveraineté du peuple.

 

d) Ainsi les analyses en vase clos d’un certain nombre de positivistes. Certes le positivisme juridique a eu le mérite d’entreprendre une recherche d’autonomie du droit, il émergeait de la longue histoire de la loi divine. Mais, ensuite, au lieu de se libérer dans tout le champ social, les recherches d’explication de la norme se sont refermées dans la sphère du droit, des positivistes construisent encore  des argumentations orientées seulement sur la validité de la norme. La légitimité, l’effectivité, la portée sociale du droit ne les intéressent pas, ce sont pour eux des phénomènes extra juridiques, c’est là une vision étriquée, desséchante,  parfois irrespirable du droit.

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2 Le droit : une partie de ce que certains apprécient

 

 Ainsi  des questionnements relatifs aux  rapports du droit avec beaucoup de réalités parmi lesquelles :

 

              a) Les rapports du droit et du pouvoir : comment le droit peut-il contribuer à partager les pouvoirs, à construire des démocraties plus représentatives et plus participatives ? Les Etats et la société civile internationale doivent-ils (éthique), veulent-ils (volontés politiques) et peuvent-ils (marges de manœuvres) contrôler ou même remettre à leur place le marché mondial et la techno-science ?

 

b) Les rapports entre le droit et les violences : le droit à travers différents moyens peut réduire ou supprimer des violences. Il arrive aussi que le droit, lorsqu’il est injuste, contribue à produire des violences, l’injustice est la mère de la plupart des violences.

 

c)  Les rapports entre le droit et l’argent : comment le droit peut-il contribuer aux partages des richesses, aux luttes contre les inégalités et aux remises en cause de corruptions ?

 

d)  Les rapports entre le droit et le temps : comment prendre en compte des dommages à long terme, une responsabilité entre les générations ? Comment le droit arrive-t-il à se situer dans cette accélération du temps ? Le droit peut-il participer à ces tentatives de ralentissement du temps, comment ? Les enjeux sont ceux entre autres de la démocratie, « lorsqu’il n’y a plus de temps à partager la démocratie devient impossible »affirme Paul Virilio. (Voir par exemple de Monique Chemillier Gendreau, «  Le rôle du temps dans la formation du droit international », Pedone.)

 

e) Les rapports du droit et de l’éthique : celle-ci peut- elle contribuer aux fondements du droit ? Quelle place doit avoir l’éthique dans différents domaines et quelle importance attribuer aux comités d’éthique ?

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f)  Les rapports du droit et de la mondialisation d’une part existent un droit de la mondialisation (par exemple celui de l’OMC) et une mondialisation du droit (par exemple à travers le nombre de traités et d’Etats qui les ratifient),d’autre part n’y-a-t-il pas trois séries de théories et de pratiques ? Certains pensent que  le droit doit soutenir le marché mondial parce que celui-ci est positif, ainsi le libre-échange doit être tout-puissant. D’autres pensent que le droit doit accompagner le marché mondial parce que celui-ci est porteur d’aspects positifs et négatifs, ainsi la  primauté du libre-échange doit essayer de prendre en compte des considérations sanitaires, environnementales sociales et culturelles. Enfin d’autres affirment que le droit doit contribuer  à remettre à sa place le marché mondial qui est autodestructeur, ainsi le libre-échange doit être conforme aux considérations plus haut citées, sinon il n’est pas possible.( Si l’on veut réfléchir en profondeur  sur la mondialisation du droit voir, bien sûr, les quatre ouvrages de Mireille Delmas-Marty sur  « Les forces imaginantes du droit »,éditions du Seuil). 

g)  Les rapports du droit et de la science : voilà l’arrivée des scientifiques dans le processus d’élaboration de certaines normes par exemple environnementales, voilà l’importance de la fonction d’expertise, voilà le principe de précaution et ses rapports avec la science. Voilà, de façon plus globale, un droit qui soit soutient aveuglément la techno-science, soit l’accompagne en essayant d’établir des contrôles, soit contribue à  la remettre à sa place en lui fixant des limites.

Tel est le spectateur engagé mais son implication peut naître lentement ou quelque fois plus  brutalement, le voilà alors acteur engagé.

 

II  Notion de droit et discours à l’intérieur du droit : l’acteur engagé

 

Le droit n’est-il pas une démarche pédagogique qui appelle à l’engagement(A) ? N’est-il pas un domaine aux multiples enjeux par rapport auxquels il faudrait se situer(B) ? Ne se traduit-il pas par des moyens qui devraient contribuer à faire avancer des libertés, des égalités, des solidarités(C) ?

 

A-   Le droit : un lieu d’une démarche pédagogique se voulant porteuse

 

Créer et développer une capacité au questionnement(1), se comporter à la fois en philosophe et en technicien du droit(2), découvrir une cohérence entre les moyens et les fins(3) tels sont les éléments de cette démarche pédagogique qui se voudrait engagée.

 

1-Contribuer à travers le droit à développer une capacité au questionnement

Nos analyses ne sont-elles pas comme des truelles pour construire ? Comment  les rendre cohérentes et opérationnelles ?

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a) Construire des analyses globales. Cela signifie refuser les discours en vase clos, replacer les connaissances dans leurs contextes, ne pas perdre de vue le sens des ensembles. La pluridisciplinarité est un moyen particulièrement précieux pour cela. « Penser c’est dialoguer avec la complexité » écrivait Edgar Morin.

 

b) Construire des analyses  critiques. Cela signifie refuser le discours-vérité, porter au jour des interrogations, des inquiétudes, des doutes. Mettre en avant  de grands débats, des choix différents ou opposés. «Certitude, servitude »écrivait Jean Rostand.

 

c) Construire des analyses créatrices .Cela signifie refuser les discours dans lesquels tout demeure,  rien ne devient, montrer non seulement des reflets du réel mais aussi des projets sur le réel. « Est régressive toute pensée selon laquelle l’individu « est » et n’a pas à se construire »disait Simone de Beauvoir. Contribuer à apprendre à se comporter par rapport au monde et à sa vie non seulement comme face à des réalités données mais, aussi, comme quelque chose à construire. Il s’agit de ne pas avoir peur de la prospective juridique, de mettre en avant des propositions, des projets,  pour avancer dans des utopies créatrices c’est-à-dire celles qui prennent les moyens de se réaliser, « L’utopie ou la mort »disait René Dumont. Dans cette pédagogie juridique il faut donc construire  un autre rapport à l’imagination, libérer l’imagination juridique. Dans une formule restée célèbre Albert Einstein affirmait « L’imagination est plus importante que la connaissance ».L’œuvre de Mireille Delmas Marty porte un titre  combien significatif : « Les forces  imaginantes du droit ».

 

 2-Contribuer à travers le droit à se comporter en philosophe et en technicien de ses études et de son métier.

 

a) En philosophe cela signifie qu’il faudrait arriver à penser sa profession par rapport à son rôle dans la société, à ses évolutions, à ses transformations nécessaires. Prendre de la distance à travers colloques, formations, lectures, discussions. Que lui apportons nous, qu’est-ce qu’elle nous apporte ? Qu’attendons- nous d’elle, qu’attend- elle de nous ?

 

b) En technicien cela signifie travailler les compétences, les procédures, les argumentations juridiques, se tenir à jour de l’essentiel des textes et jurisprudences, mais aussi ne pas fuir certains détails qui pourront constituer une chance pour faire valoir l’important, être tenace et rigoureux, exercer son imagination juridique.

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c) Ne faut-il pas essayer de marcher sur ses deux pieds ?  Voilà deux situations sans doute regrettables, celle d’un technicien noyé dans ses procédures et qui ne refait  jamais surface, celle d’un philosophe porté par ses pensées qui ne se confronte pas au réel.

Au contraire « rien n’est plus pratique qu’une bonne théorie »disait Einstein, la philosophie d’un métier aide à y voir plus clair, le philosophe aide le technicien. Et l’utopie ne doit pas être celle des nuages mais celle qui prend les moyens de se réaliser, le technicien aide le philosophe.

 Ainsi les deux doivent avoir faim ensemble et non pas se dévorer l’un l’autre. «Penser en homme d’action et agir en homme de pensée »disait Bergson. Le philosophe du métier et le technicien du métier ne devraient-ils pas se compléter, se renforcer, s’interpeller et, finalement, s’incliner l’un vers l’autre ?

 

 

2-Contribuer à travers le droit à découvrir une cohérence entre les moyens et les fins.

 

 

a) Une constatation saute aux yeux pourvu qu’on les ouvre. Les moyens, que sont la techno-science et le marché mondial, ont tendance à se transformer en fins suprêmes, et les fins, c’est-à-dire les êtres humains, ont tendance à être plus ou moins ramenés au rang de moyens. Il faut donc remettre en cause cette confusion, les fins doivent être respectées, les moyens doivent être remis à leur place. 

 

b) A partir de cette constatation  un choix vital s’impose. Des théories et des pratiques à travers les temps et les lieux sont fondées sur « la fin justifie les moyens », formule employée souvent pour le pire. D’autres théories et pratiques mettent en avant le fait qu’aucun moyen n’est neutre, il s’agit de penser et de mettre en œuvre  des moyens conformes aux finalités que l’on propose. Dans une formule  radicale, restée à ce jour inégalée, Gandhi écrivait : « La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence». (« Tous les hommes sont frères », pensées d’après ses œuvres, Gallimard, folio, 1990).

 

c) La cohérence entre les fins et les moyens signifie que, si l’on veut construire  des sociétés démocratiques, justes, écologiques et pacifiques, il faut des moyens démocratiques, justes, écologiques  et pacifiques.

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 B- Le droit : un domaine aux enjeux multiples appelant à l’engagement

 

 Enjeux de justice(1), enjeux de pouvoir(2), enjeux de savoirs(3) : comment se situer par rapport à eux ? Que  signifie ici se comporter comme un acteur engagé ?

 

 1-Enjeux de justice : le droit, une forme d’ éthique pratique.

 (voir sur ce site à »justice » l’ article sur « L’idée de justice et d’injustice ».)

Monique Chemillier-Gendreau ( De la guerre à la communauté universelle. Entre droit et politique. Fayard, 2013)  qualifie  de ce point de vue ce que doit être le droit:  « le droit comme norme du juste en mouvement et non comme un élément de l’ordre établi ».

 

Qu’en est-il si nous partons de différentes conceptions de la justice pour aller vers un  engagement se voulant  au service de la justice ?

 

a) Le rappel des significations  du mot justice selon  le sens commun

La justice c’est ce qui est conforme aux exigences de l’équité, c’est à la fois un idéal, une vertu, un sentiment, une valeur, on croit en la justice. C’est aussi ce à quoi chacun peut prétendre en vertu de son droit,  on demande justice. C’est enfin le service  public, l’ensemble des tribunaux, on exerce des recours devant la justice, on rend justice. Mais au-delà de ces définitions un grand débat parcourt l’histoire humaine.

 

b) Le rappel de la grande opposition théorique et pratique : la justice comme proportionnalité ou la justice comme égalité

 Certains pensent en effet que la justice est synonyme de proportionnalité, c’est une rétribution des mérites et des efforts. L’idée célèbre selon laquelle « la justice attribue à chacun ce qui lui revient »est déjà affirmée par Platon. D’autres pensent que la justice est synonyme d’égalité, c’est une distribution égale des richesses, la dignité de la personne n’est pas susceptible  de degrés. « La démocratie est là toute entière dans le concept d’égalité »affirmait Rousseau. Au delà de cet affrontement trouve-t-on des définitions complémentaires ?

 

c) La justice comme un ensemble de devoirs ou de principes

La justice est un devoir, « elle exige que je traite autrui comme moi-même et moi-même comme autrui »écrira Kant, la justice doit chercher un nouvel ordre meilleur que le précédent. La justice est un ensemble de principes que Rawls ramènera à deux : protéger les droits fondamentaux de tous de manière égale, n’autoriser des inégalités économiques et sociales que si elles bénéficient aux plus désavantagés.

Devant ces conceptions que faire si l’on veut devenir acteur engagé ?

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d) Pour une justice comme un ensemble d’engagements personnels et collectifs

Jean Carbonnier, décédé en 2003, (auteur du célèbre « Flexible droit. Pour une sociologie d’un droit sans rigueur. LGDJ, 1969, voir par exemple 10ème édition, 2001) dans la revue « droit », n°11, 1990, écrit magnifiquement :

« C’est une opinion répandue, bien qu’elle ne soit pas toujours assurée que, supérieur à tous les droits, il en existe quelque part un autre, nommons le « justice » par convention. Cependant une fois que ce droit a été reconnu, les divergences se font jour quant à son contenu ; et il ne suffirait pas de dire que la justice est ce qui reste aux juristes quand ils ont oublié tout le « droit positif ».

 Jean Carbonnier écrivait aussi « la découverte de la justice est tantôt illumination à l’horizon lointain, tantôt éclair qui déchire la conscience ».Antigone est portée par le droit au-delà du droit, elle enterre son frère malgré la loi qui l’interdit. La  colère et la révolte  personnelles et collectives voient le jour devant l’intolérable.

 Les non-violents aiment citer ce passage de la pensée de Gandhi : « il y a deux sortes de lois : les justes et les injustes. Nous avons l’obligation légale et morale d’obéir aux lois justes, nous avons l’obligation morale de désobéir aux lois injustes ».A plus forte raison devant des ordres criminels vient un moment où il faut  désobéir aux chefs pour obéir à sa conscience.

Ainsi, de façon lente ou brutale, on entre en résistance, on réclame justice, on s’implique dans un droit porteur de libertés, d’égalités, de solidarités. Il peut même arriver que l’on prenne des risques et qu’au lieu de se demander « qu’est-ce que je risque si j’y vais ? » on se demande « qu’est-ce que les autres risquent si je n’y vais pas ? ».

 

2-Enjeux de pouvoirs : le droit , un ensemble  de techniques de pouvoir.

 

Au niveau des relations internationales et du droit international on peut évoquer une communauté mondiale démocratique, responsable et solidaire, agir en ce sens est  une forme d’engagement.

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a) Pour une communauté mondiale démocratique

Le droit peut être ici un instrument de domination, il contribue à mettre en place et  à consolider les pouvoirs des dominants, ou bien il peut contribuer à mettre en place et à consolider des partages de pouvoirs allant dans le sens de la démocratie représentative et participative. La construction d’une communauté mondiale doit dépasser les intérêts nationaux,  arriver  à dégager des intérêts communs et même, peut-être, donner le jour à l’intérêt commun de l’humanité face aux périls qui la menacent. «Passer de l’homme aux groupes familial, régional, national, international résulte d’une progression quantitative, accéder à l’humanité suppose un saut qualitatif. Dès lors qu’il est franchi l’humanité doit avoir des droits faute de quoi les hommes perdraient les leurs. », écrivait René- Jean Dupuy dans un ouvrage magnifique, « La clôture du système international » (puf, 1989). De même dans un autre ouvrage non moins magnifique, « humanité et souverainetés » (la découverte, 1995) Monique Chemillier  Gendreau  en appelle à la construction de l’intérêt commun de l’humanité, « c’est du droit que sortiront clarifiées les notions d’humanité et de souverainetés placées au cœur des conflits modernes ».

 

 b) Pour une communauté mondiale responsable et solidaire

Le droit ne doit-il pas prendre en compte les responsabilités et les solidarités des  acteurs locaux, nationaux, régionaux, internationaux, responsabilités  et solidarités à court moyen et long terme ?

Pour aller dans ce sens le concept de détermination de limites au coeur des activités humaines devrait jouer un grand rôle dans les décennies à venir. C’est à ce concept que sont liés des principes tels que ceux de précaution, de prévention, de réduction et de suppression des modes de production, de consommation, de transports écologiquement non viables. « Qu’est-ce qu’une société qui ne se donne pas de limites ?»demandait Jacques Ellul.

 

3-Enjeux de savoirs : le droit, un savoir en liens avec d’autres savoirs.

 

 

a) Pour un savoir juridique porté par des valeurs

Les libertés, les égalités, les solidarités sont les valeurs portées par de nombreux textes juridiques. Le droit organise leurs contenus, leurs applications .Il doit contribuer à répondre avant tout aux attentes des acteurs humains c’est-à-dire des personnes, des peuples, de l’humanité.

 

 

b) Pour un savoir juridique ouvert à d’autres savoirs

Des données non juridiques, philosophiques, sociologiques, économiques, démographiques et d’autres données  vont enrichir ce droit. Il ne faut pas les ignorer mais les prendre en compte, il ne faut pas en avoir peur mais les apprivoiser.

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C- Le droit : des moyens contribuant  aux  libertés, aux égalités, aux  solidarités

 

 

 

Il s’agit de consacrer et d’appliquer ces générations de droits(1), de penser et de mettre en œuvre des moyens qui y répondent(2).

 

1-Consacrer et appliquer les générations de droits

 

a) Pour une consécration des générations de droits. Cela signifie la consécration , dans des textes juridiquement contraignants, des droits-libertés(droits civils et politiques),des droits-égalités(droits économiques, sociaux et culturels),des droits-solidarités(droit au développement, droit à la paix, droit à l’environnement).Cela signifie aussi les volontés de donner le jour à une quatrième génération de droits, face à une techno-science  qui peut être porteuse, dans ses recherches et ses applications, d’atteintes à  la dignité humaine et à l’intérêt commun de l’humanité, par exemple des recherches sur les armes de destruction massive.

b) Pour une application des  générations de droits. Cela signifie  certes des moyens juridiques assurant le suivi des textes, renforçant l’application, de façon plus concrète les différents rôles des juridictions, des administrations, des associations, des citoyen(ne)s. Cela signifie aussi des moyens financiers, éducatifs, scientifiques, technologiques et d’autres encore contribuant à cette mise en œuvre du droit.

 

2-Penser et mettre en œuvre des moyens démocratiques, justes, écologiques et pacifiques

 

Nous citerons à titre indicatif cinq moyens essentiels dans chaque domaine qui, appliqués a travers de multiples rapports de force et des volontés personnelles et collectives,  transformeraient, dans les quelques décennies qui viennent s’il en est encore temps,  très probablement le système productiviste humanicide et terricide en une communauté mondiale humainement viable.

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a) Parmi les moyens démocratiques essentiels :  le désarmement des pouvoirs financiers (taxations des transactions financières, suppression des paradis fiscaux),la  démocratisation des institutions internationales(en particulier des Nations Unies, du FMI, de l’OMC…) la règlementation des firmes multinationales (protections sociales, sanitaires, environnementales, culturelles),l’accès des femmes aux processus de décision, la création d’organisations internationales composées de différents acteurs de la société internationale…

b) Parmi les moyens justes essentiels : la création d’un revenu universel d’existence, l’annulation de la dette publique des pays les plus pauvres, le développement du commerce équitable et du juste échange, la mise en place d’agricultures durables et autonomes,  la répartition juste de nouveaux fonds internationaux vers les besoins criants…

 

c) Parmi les moyens écologiques  essentiels :  les remises en cause des modes de production, de consommation et de transports écologiquement non viables, les conclusions de nouvelles conventions(sur les sols, les forêts, les pollutions telluriques…) et de nouveaux protocoles(sur les changements climatiques),les remises en cause de l’énergie nucléaire ainsi que le développement massif des énergies renouvelables et la réduction des consommations d’énergie, l’ affirmation de la primauté de la protection de l’environnement sur le libre-échange…

 

d) Parmi les moyens pacifiques essentiels :l’interdiction des recherches sur les armes de destruction massive, la mise en place d’une sécurité collective fondée en particulier sur des forces d’interposition envoyées à titre préventif, les remises en cause des ventes d’armes(taxations, interdictions, reconversions), les conclusions de nouveaux traités de désarmement et l’application de tous les traités existants, la mise en place d’une éducation à la paix de la maternelle à l’université, le développement des moyens de règlement non- violent  des conflits…

 

A cette liste il faudrait enlever tous les éléments qui ne vous plaisent pas(ou vous donner le temps d’en découvrir certains) et surtout rajouter, maintenant et dans les années à venir, tous ceux qui vous tiennent au cœur,  à l’esprit,  et qui vous attendent.

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Remarques terminales

 

1-Le  » mauvais«  droit  et le « bon »droit

 

a) Serait donc un mauvais droit celui qui, à tel ou tel niveau géographique, de façon partielle ou plus  globale, modérée ou  plus radicale, contribuerait à nous amener vers l’inhumain, c’est à dire vers des sociétés autoritaires, injustes, anti écologiques et violentes.

 

b) Serait donc un bon droit celui qui, à tel ou tel niveau géographique, de façon partielle ou plus globale, modérée ou  plus radicale, contribuerait à la construction de sociétés démocratiques, justes, écologiques, pacifiques.

 

2 Pour votre enseignant-chercheur qu’est-ce que le droit au « soir de son métier » ?

Le droit aura été le lieu, le domaine et l’instrument de ce travail d’enseignant-chercheur de relations internationales, de grands problèmes politiques contemporains, de droit international public, de droit international de l’environnement et du désarmement.

Sur le seuil, au moment de partir, le détail, l’inutile, le dérisoire sont noyés, il me reste l’essentiel.

 

 a) Pour la recherche le symbole de cet essentiel pourrait être la dernière phrase de mes huit livres et même de certains des cinquante et un  articles : « Cette veille de fin des temps peut-elle encore se transformer en aube d’humanité ? ».

C’est une question qui m’a accompagné pendant ces quarante et une années à travers, selon la formule d’Antonio Gramsci, « le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. »

 

b) Pour l’enseignement le symbole de cet essentiel pourrait être celui des premières minutes de la première année de droit, vous voilà dans l’amphi, le côte à côte commence et ses promesses avec lui, et celui des dernières minutes de la dernière année de droit, vous partez, devant votre enseignant, encore plus  vivants  de vos propres vies.

De ce premier moment  à ce dernier moment l’essentiel ne voulait-il pas être une  certaine qualité de relations humaines, au milieu d’une réflexion se voulant globale, critique et créatrice ?

Un haut magistrat, dans un discours d’audience solennelle de la Cour de cassation (Le Monde 7-1-2006), disait « Nous rendons justice les mains tremblantes. »  Ai-je enseigné tremblant de cette responsabilité, certes différente,  que devrait avoir l’universitaire ?  

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 Mais ce dont je suis sûr c’est qu’en quittant ce métier je ne veux pas rester aveugle à force de pleurer, alors de temps en temps je me retournerai vers lui, il me réchauffera à sa flamme, il me redonnera un peu de son souffle et je crois bien que, jusqu’au bout du chemin, j’aurai la chance et la joie  de voir son empreinte qui tremblera encore dans la lumière

JML

                                                                                                                                                  JML

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3-Et pour chacun chacune de vous qu’est-ce que le droit ?

Voulez-vous  être  des  spectateurs engagés ou des acteurs engagés ?

Quel sens  voulez- vous  donner à vos études, à vos professions ?

Les lignes qui suivent ce sont ce seront les vôtres, écrites  dans les temps à venir :

 

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Sans  oublier bien sûr ce graffiti préféré (trouvé, nous dit-on, sur un mur de Londres il y a quelques années) :

 « To be or not to be(Shakespeare),to do is to be(Sartre),to be is to do(Camus),doo be doo be doo(Frank Sinatra )

                                                                 

 


 

octobre 27, 2013 Sujets tous azimuts

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LES   VOLONTES   POLITIQUES 

                  Cet article est chaleureusement dédié à chaque lecteur chaque lectrice de ce site.

          A  la fin  de  l’article  un tableau résume l’ensemble, il  se veut « opérationnel »… autant que faire se peut.

(Il n’est pas nécessaire de relire trois ou quatre fois  ce tableau final avant de prendre chaque petite décision, « qui délibère trop oublie de vouloir ».)

 

Introduction

Comment faire naitre des déterminations personnelles et collectives pour résister à l’intolérable et pour construire un  monde humainement viable ?

Innombrable est  le nombre de fois  où  de multiples acteurs, (citoyen(ne)s, auteurs, partis politiques, ONG …) en public et en privé, à tous les niveaux géographiques,  en appellent aux volontés politiques ,  soit  pour déplorer leurs absences, soit pour affirmer qu’on en a été, qu’on en est,  ou qu’on  en sera  porteurs, contrairement à d’autres « qui  n’ont pas de volontés politiques. »

Dans cette introduction nous partirons de deux clarifications nécessaires, l’une terminologique relative au  terme « politique » (1), l’autre méthodologique relative au choix d’une analyse pour essayer de comprendre comment fonctionnent les volontés politiques(2).

 

1-Quel sens attribuer au mot politique ? Quels effets ce choix peut-il avoir sur l’analyse des volontés ?

a)  Il y a au moins quatre façons d’appréhender la notion de politique.

Au sens restreint il s’agit de l’action  gouvernementale , du pouvoir d’Etat.

 Au sens plus large il s’agit de la scène politique avec ses partis politiques, ses autorités publiques, ses personnalités, ses luttes pour le pouvoir.

 Au sens large, et d’ailleurs étymologique, il s’agit de la vie de la cité, celle-ci peut-être prise au sens de  vies  aux niveaux locaux, nationaux, continentaux, internationaux, autrement dit « du monde des cités et de la cité du monde », expression  reprise depuis des siècles par de nombreux auteurs.

 Il s’agit enfin, proche du sens précédent mais exprimé d’une autre façon, de l’ensemble des relations humaines à l’occasion du pouvoir. Ainsi  les lieux de pouvoirs dans la cité sont multiples, à titre indicatif depuis la famille, le village, l’association, l’université, l’entreprise, l’administration, la profession, jusqu’aux  mégapoles, aux Etats, aux regroupements d’Etats, aux réseaux scientifiques internationaux, aux complexes médiatiques, aux firmes multinationales,  aux marchés financiers…

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 Nous choisirons ces deux dernières conceptions, elles sont proches de deux formules   célèbres « si vous ne vous intéressez pas à la politique la politique s’intéresse à vous » et l’autre formule ( d’Emmanuel  Mounier, philosophe 1905-1950) «  Même si la politique est en tout, la politique n’est pas tout ».

b) Ce choix d’une conception large de la politique nous amène à  une conception globale des  volontés.

Concrètement  nous réfléchirons donc aux volontés de l’ensemble des acteurs, personnes et multiples collectivités.

Les personnes vivent en collectivités petites, moyennes, grandes, gigantesques, et réciproquement ces collectivités sont composées de personnes.

Mais on ne peut probablement pas analyser le manque de volonté d’une personne de la même façon, par exemple, que celui d’une conférence internationale  qui repousse une décision.

Dés lors il faut se demander s’il y a des mécanismes communs qui forment les volontés ou qui y font obstacles, et s’il y a aussi des mécanismes spécifiques aux personnes et spécifiques à telle ou telle collectivité qui forment des volontés ou qui y font obstacles.

 Les choses risquent d’être donc compliquées, dès lors quelle truelle choisir pour construire une réflexion qui ait une certaine cohérence ?

 

2- Quelles  analyses peuvent exister ? Pourquoi ne pas en proposer une qui se voudrait opérationnelle ?

a) Les analyses des volontés sont nombreuses.

 Il n’est pas rare que l’on s’interroge sur les effets et les causes de l’absence ou de la présence de ces volontés   politiques.

On peut le faire à partir d’un grand  nombre de disciplines, à titre indicatif peuvent intervenir  la psychologie par exemple des personnes et des foules, la sociologie par exemple celle des organisations, les sciences de l’éducation par exemple des courants nouveaux de la pédagogie. D’autres disciplines également traitent de la volonté, ainsi  les sciences politiques par exemple à travers la loi conçue comme expression de la volonté générale ou par exemple à travers les mécanismes de la démocratie représentative et participative ou à travers  les idéologies politiques. Ainsi   les  sciences juridiques  par exemple dans les volontés qui concourent à l’élaboration  et à  l’effectivité du droit, les sciences économiques par exemple à travers les différentes conceptions économiques de l’Etat. Ainsi les relations internationales qui étudient les volontés des Etats et celles d’autres acteurs…

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 On peut  analyser  tel ou tel domaine, on affirme, par exemple, que plus une activité est au cœur du productivisme, plus ses remises en cause sont difficiles.

On analyse le champ d’application des volontés politiques, ainsi la démocratie, la justice (au sens de luttes pour les égalités), l’environnement et la paix.

On peut analyser aussi  les types d’acteurs, par exemple locaux, nationaux, continentaux,  internationaux. Ce sont les volontés de personnes, d’associations, de réseaux, d’entreprises, de collectivités territoriales, d’Etats, d’ONG, d’organisations internationales et régionales, de firmes multinationales, de complexes (  médiatiques ,  scientifiques, technologiques, militaires), de peuples, de générations présentes…

On peut également analyser des périodes historiques et se demander comment des volontés apparaissaient, disparaissaient à telle et telle époque, on peut aussi  comparer des périodes.

On peut avoir enfin  des analyses en termes de systèmes, on raisonne par exemple sur tel ou tel type de mondialisation (irresponsable et compétitive ou responsable et solidaire)  et  sur les forces qui vont dans un sens ou dans l’autre.  On se demande  si des volontés  contribuent  à créer et à renforcer des structures et des pratiques autoritaires, injustes, anti écologiques, violentes,   ou bien si elles contribuent à penser et à mettre en œuvre des moyens démocratiques, justes, écologiques, pacifiques.

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b)Une analyse proposée

Toutes ces analyses ont leurs intérêts, celle qui suit peut leur être complémentaire ou bien avoir saspécificité. Elle voudrait contribuer surtout à avoir un caractère opérationnel, essayer d’être  globale,  critique et créatrice.

 

Il s’agit de  proposer une vision  des volontés, personnelles et collectives, en  prenant en compte leurs points communs  et leurs différences,  cela de leur naissance jusqu’à leur mort ou… leur relance  éventuelle.

 

A chaque  mécanisme rencontré par la volonté d’un acteur politique (au sens large) n’existe-t-il  pas  un contre- mécanisme  permettant de le surmonter ?

  Nous entendons par « mécanismes » des logiques profondes liées au système  productiviste, cette expression n’a rien de fatal puisque des contre-mécanismes, des contre- logiques doivent et  peuvent voir le  jour.

Nous envisagerons ainsi d’abord les mécanismes qui produisent des volontés étouffées, mais aussi  des contre-mécanismes qui produisent des volontés naissantes(I). Nous envisagerons  ensuite les mécanismes qui produisent des volontés dépassées mais aussi des contre-mécanismes qui produisent  des  volontés résistantes(II). Nous envisagerons enfin des mécanismes qui produisent des volontés essoufflées mais aussi des contre-mécanismes qui produisent  des volontés à la recherche de nouveaux souffles(III).

 

Ière partie-  Face à des volontés  étouffées : des volontés naissantes.

« Eclore est une fracture, naitre est un effort. »(Shakespeare, dramaturge  anglais, 1564-1616).

Comment se manifestent des volontés étouffées ?(A) Face à elles que sont des volontés naissantes ? (B) 

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   A- Des volontés étouffées

Des volontés  ont été sont ou peuvent être étouffées par au moins sept séries de mécanismes.

1-Volontés étouffées par une éducation à la soumission, elle s’exerce alors à travers l’apprentissage d’une l’obéissance omni présente, d’une soumission très forte à de multiples hiérarchies, l’intégration très vive de la fatalité, la déresponsabilisation qui amène à dire « je n’ai fait qu’obéir aux chefs »(quitte à désobéir à sa conscience), le discours-vérité auquel on doit  se soumettre sans douter et sans poser de questions. Participent à  ces éducations, et  cela de diverses façons, certaines familles, une partie des institutions scolaires et universitaires, certaines formations, une partie des médias, certaines hiérarchies professionnelles qui peuvent être pesantes ou étouffantes …

2-Volontés étouffées par une éducation à la compétition qui met en avant, avec   obsession , le peloton de tête, l’excellence,  les gagnants, le droit du plus fort, le culte de la croissance. On étouffe des volontés qui pourraient aller dans le sens de la coopération, de la solidarité, on oriente des volontés vers l’obsession de la puissance, « être ou ne pas être puissants », si vous n’êtes pas puissant  (personne ou collectivité) vous êtes mort. On en arrive ainsi symboliquement à qualifier un Etat de « puissance », le mot n’est pas neutre. L’idéologie de la puissance a  vraiment colonisé une partie des esprits.

3-Volontés étouffées par l’administration des peurs

L’administration  des peurs  repose sur l’idéologie sécuritaire, le repli identitaire plus ou moins exacerbé, on élimine ou on gomme des différences, on organise la fabrication de l’image  des ennemis.

 4- Volontés étouffées par l’appel au grand remède miracle.  On   fait croire qu’il faut s’en remettre les yeux fermés à « La » solution qui va tout régler, ce remède miracle va sauver les êtres humains de tous les malheurs. Ainsi  l’homme providentiel, l’élimination de boucs émissaires, la grande technique miracle (qui, par exemple, va « mettre la Terre à l’ombre » et nous dispenser des politiques de réduction des gaz à effet de serre),le grand sommet miracle (oui , un sommet peut parfois faire avancer des éléments d’une situation mais c’est au mieux un pas important, il en reste  beaucoup d’autres.)

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5-Volontés étouffées par la fuite en avant qui est synonyme d’absence de prise de conscience des caractères destructeurs du productivisme, de dictature de l’instant consacré au « toujours plus ». L’accélération du système international n’est pas sans conséquences sur les décisions qui, souvent, n’ont pas le temps d’être muries, ou bien sont repoussées à une autre date, voire dans un autre lieu, on s’estime alors débordés par l’ampleur du dossier ou par d’autres décisions plus urgentes. 

6-Volontés étouffées par des oppressions, celles-ci sont politiques, économiques, sociales, culturelles.

7-Volontés étouffées par des pratiques de règlement violent des conflits. Il s’agit soit de la violence d’oppression par laquelle on dicte sa loi, soit de la violence de soumission par laquelle on exerce une violence contre soi-même par rapport à des valeurs qui  sont pour nous importantes mais que l’on enterre provisoirement ou définitivement.

 

B- Des volontés naissantes

Des volontés sont nées ou peuvent naitre, elles répondent aux logiques qui étouffent des volontés, là aussi  existent sept  séries de contre mécanismes.

1-Volontés naissantes à travers l’éducation à la résistance c’est-à-dire la formation à l’esprit critique, à l’autonomie, à la prise de conscience des responsabilités personnelles et collectives.

2-Volontés naissantes à travers l’éducation à la solidarité, cela à tous les niveaux géographiques et d’abord avec les plus faibles dans chaque société.

3-Volontés naissantes à travers le principe de non-discrimination, fondé sur la mise en œuvre des égalités et sur le respect des différences. Nous naissons  « égaux en dignité et en droits »(art.1 DUDH), il faut lutter pour  préserver et conquérir ces égalités, et nous sommes différents.

4-Volontés naissantes à travers les apprentissages des responsabilités, apprentissages adaptés aux  âges, aux  lieux de vie, aux  situations.

5-Volontés naissantes à travers la prise de conscience des aspects destructeurs du productivisme, c’est-à-dire  de ses aspects autoritaires, injustes, anti-écologiques, violents.  

6-Volontés naissantes à travers la gestation de libérations politiques, économiques, sociales, culturelles.

7-Volontés naissantes à travers l’apprentissage du règlement non-violent des conflits, cela  de la maternelle à l’université et dans d’autres lieux de vie. Ce  règlement  repose sur la résistance puisqu’on se montre assez fort pour être reconnu par les autres, il repose aussi sur la solidarité et la justice puisque l’on veut, ensemble, dans le respect des personnes, trouver des solutions justes.

 

IIème partie-     Face à des volontés dépassées : des volontés résistantes

« La volonté est ce pouvoir de surmonter qui est tout l’homme.» ( Emile  Chartier, dit Alain,

Philosophe, 1868 -1951)  Comment se manifestent des volontés dépassées ? (A) Face à elles que sont des volontés résistantes ?(B)

 

 A-Des volontés dépassées

Les volontés ont été sont ou peuvent se trouver dépassées par au moins six séries de mécanismes.

1-Volontés dépassées par la complexité et la technicité du système productiviste.  La complexité est liée à un grand nombre d’acteurs, à des interdépendances entre les activités,  entre les niveaux géographiques, à une quantité impressionnante de données fournies par de nombreuses disciplines. Cette complexité est niée par le discours-vérité, par le discours sur le grand remède miracle, par le discours en vase clos. La technicité du réel est liée à la technique planétaire qui se répand, de façon inégale, à travers d’énormes complexes scientifico-technico- industriels, elle fait sentir son poids dans les processus de décision.

2-Volontés dépassées par un processus de décision compliqué par un grand nombre  de participants à la décision. Ainsi un nombre important de membres d’une famille, ainsi un nombre important de partenaires sociaux autour d’un dossier, ainsi un nombre important d’Etats dans une conférence internationale. Par exemple dans ce dernier cas  il n’est pas rare que l’on décide… que l’on décidera plus tard, ce qui peut être le cas, ce qui peut au contraire ne pas être le cas et on reporte alors plusieurs fois les décisions qui seront ensuite plus douloureuses à prendre si le problème, la menace ou le drame s’est aggravé.

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3-Volontés dépassées par la rapidité du système international liée, par exemple, à certaines technologies, à la banalisation de la vitesse, à l’omniprésence du court terme, aux interactions qui se développent très vite.

4-Volontés dépassées par la puissance des intérêts productivistes qui se manifestent  par de multiples concentrations de savoirs, de pouvoirs, d’avoirs.

5-Volontés dépassées par l’absence de moyens ou des moyens souvent dérisoires pour remettre en cause le productivisme, que se soit par rapport à la dégradation de l’environnement, aux injustices, aux violences, aux aspects autoritaires du système international. Moyens souvent dérisoires dans la mesure où ils s’attaquent aux effets des problèmes des drames et des menaces et beaucoup moins à leurs causes. Moyens souvent dérisoires, par exemple financièrement, dans la mesure où des besoins criants ont pour réponse un linceul de silence.

6-Volontés dépassées par l’arrivée de catastrophes qui peuvent briser, pour un temps plus ou moins long, des volontés, catastrophes dont on est loin de toujours tirer la pédagogie.

 

B-Des volontés résistantes

Face aux logiques qui amènent des volontés à être dépassées, on retrouve des volontés résistantes qui peuvent répondre aux six logiques précédentes par six  séries de contre mécanismes.

1-Volontés résistantes à travers l’apprivoisement de la complexité, le contrôle des techniques, de façon plus globale les remises à leurs places de la techno science et du marché mondial.

 

2-Volontés résistantes prenant en compte un nombre important de participants à la décision. D’abord la démocratie en appelle à la reconnaissance et au respect de tous les participants. Ensuite  l’efficacité de la décision face à des problèmes, des drames et des menaces en appellent à des processus  porteurs de décisions. Il s’agit ici non seulement d’alliances entre les participants  pour avancer, mais de possibilités laissées à certains, dont les décisions sont mûres, d’avancer avec d’autres, en attendant que tous les participants fassent de même.

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3-Volontés résistantes à travers l’élaboration de politiques à long terme. On est débordé par les urgences parce que l’on n’a pas pris en compte le long terme .Il faut arriver à la fois à répondre aux urgences et à élaborer des politiques à long terme.

 

4-Volontés résistantes à travers les regroupements et les actions en commun de divers acteurs. L’imagination politique relative aux types d’alliances et aux types de stratégies  ne devrait-elle pas se développer ?

 

5-Volontés résistantes à travers la capacité de propositions relatives aux moyens de remettre en cause ici et là le productivisme.

 

6-Volontés résistantes à travers une pédagogie des catastrophes répondant non seulement aux urgences mais s’attaquant aux causes de ces catastrophes.

IIIème partie- Face à des volontés essoufflées : des  volontés à la recherche de nouveaux souffles

 

 

 

« C’est au moment où il n’y a plus d’espoir qu’il faut commencer à espérer. » ( Jacques Ellul,

 1912-1994, historien du droit, sociologue, penseur de la société technicienne, théologien).  Des volontés peuvent s’essouffler. (A) Des volontés sont à la recherche de nouveaux souffles(B).

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  A-Des volontés essoufflées

 

On trouve ici au moins quatre  séries de mécanismes. 

1-Volontés essoufflées par la force de récupération du système productiviste, il peut récupérer des expressions et surtout des pratiques qui se voulaient différentes ou qui étaient en rupture avec lui.

2-Volontés essoufflées par des échecs personnels et collectifs pour changer l’ordre dominant  et se changer soi-même en tant qu’acteur (personnes ou collectivités) lorsque c’est nécessaire.

3-Volontés essoufflées par le sentiment du  statu quo : d’une petite avancée locale mais un statu quo global, ou bien d’une avancée globale qui ne se traduit pas localement.

4-Volontés essoufflées par une érosion, par un épuisement des motivations personnelles et/ou collectives  qui poussaient à agir.

 

 

B- Des volontés à  la recherche de nouveaux souffles 

Face aux logiques précédentes on trouve ici au moins quatre séries de contre-mécanismes.

 1-Volontés à la recherche de nouveaux souffles à travers des actes et des politiques agissant sur les  faiblesses  et sur les  contradictions du système productiviste.

2-Volontés à la recherche de nouveaux souffles qui consistent à essayer de tirer les leçons des échecs pour déterminer, si nécessaire, de nouvelles stratégies et de nouveaux moyens.

3-Volontés à la recherche de nouveaux souffles en ne surestimant pas mais aussi en sous estimant pas les avancées du « local » et celles du « global », sans oublier leurs interpellations réciproques qui peuvent apparaître tôt ou tard.

4-Volontés à la recherche de nouveaux souffles en cherchant en soi et avec les autres des motivations pour « rallumer la flamme » si elle a tendance à s’éteindre. En ce sens existent au moins (il y en a d’autres !) deux motivations qui peuvent être  porteuses : le fait d’être fraternisés par des périls communs, le fait de vouloir donner aux générations futures la chance de vivre et d’aimer.

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  Remarques terminales

 Pour passer d’un système international productiviste autodestructeur à une communauté mondiale humainement viable, comment faire naitre, vivre, et revivre des déterminations personnelles et collectives ?

 Qu’est-ce que cela  signifie et pour les acteurs et pour le contenu des volontés ? Ces volontés ne sont-elles pas accompagnées de risques et de limites ?

 

 1/  Les acteurs des volontés :

a) Tous les acteurs  ont des chemins (réformes, remises en cause) à parcourir. Ils  doivent tous mettre au monde des volontés naissantes, résistantes, à la recherche de nouveaux souffles.

 Dans cette mise en œuvre des volontés Il y a des acteurs plus importants que d’autres. Plus l’acteur est puissant et proche du productivisme, plus les réformes et les remises en cause sont nécessaires et difficiles. Il ne faut  cependant pas sous-estimer les réformes ou les remises en cause  des acteurs plus modestes, par exemple ils peuvent faire preuve d’une imagination très vive qui peut être  reprise par des acteurs plus puissants.

b) Les volontés communes peuvent donner plus de force : stratégies communes,  alliances, fronts communs,  mises en commun de moyens peuvent être porteurs d’autres possibles.

c)Les volontés sont souvent vécues  à l’intérieur de réalités qui s’accélèrent. Une impression de dépassement des acteurs par l’accélération du système peut se traduire par le sentiment d’une certaine impuissance qu’il faut essayer de surmonter.

 d) En ce sens il ne faut pas oublier que, comme le dit un proverbe, « qui délibère trop … peut oublier de vouloir » et qu’il faut passer à l’acte. Nos chemins de bonnes intentions ne doivent-ils pas être pavés le moins possible  de renoncements successifs ?

 Vient un moment où il faut commencer le chemin, ou tracer d’autres chemins, on connait cet autre proverbe : « même un chemin de mille pas commence par un pas. »  

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Vient un moment où il faut continuer le chemin, « la volonté suit la ligne de la plus grande résistance » disait William James (   psychologue   et philosophe américain, 1842-1910).

 

2/ Le  contenu des volontés

a) Les domaines des volontés sont clairs : démocratie, justice, environnement, paix.

 b) Les portées et les organisations des volontés  se situent à tous niveaux géographiques, locaux, nationaux, continentaux, internationaux.

 c) Les volontés doivent se traduire par la mise en œuvre de moyens démocratiques, justes, écologiques, pacifiques.

d) L’imagination personnelle et /ou collective est un des ressorts des volontés, elle peut permettre de trouver des leviers pour faire bouger des situations que l’on croyait bloquées.

 

3/ Les  risques  pouvant  accompagner des volontés

a) D’une façon générale risque et prudence se retrouvent souvent face à face, on bascule d’un côté ou de l’autre, il arrive aussi qu’ils cheminent  côte à côte, on veut être à la fois courageux et prudent.

b) Il n’empêche que, dans des moments personnels et/ou collectifs, il  peut arriver que se pose un  retournement plus ou moins important de la question du risque. Au lieu de se demander « qu’est-ce que je risque si je veux intervenir dans telle ou telle situation ? » on est amené à se demander « qu’est-ce que l’Autre (famille, amis, population proche ou lointaine…) risque (risques secondaires, importants ou vitaux)  si je ne veux pas être à ses côtés, à leurs côtés ? »

 

4/  Les  limites des volontés

 

Nous avons voulu identifier des obstacles à lever pour que des volontés naissent, résistent, trouvent de nouveaux souffles.

 

a) Mais, même lorsque des volontés sont en route, la réforme ou la remise en cause n’est pas  complètement sûre, pourquoi ?

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Parce que la prospective est un mélange de volontés, de nécessités et de hasards.

 

 Nietzsche (philosophe et poète allemand, 1844-1900) écrivait : « Nous autres nains malins avec nos volontés et nos fins, nous sommes molestés, renversés et souvent piétinés à mort par ces géants imbéciles, les hasards. »(…) « Nous luttons pied à pied avec le géant hasard. »

Il y a donc une certaine pluralité de possibles, des pires, des entre-deux, des meilleurs.

b) Même avec nos volontés nous sommes loin de maitriser complètement un changement modeste, à plus forte raison le changement d’un système puissant. Mais ce système a ses faiblesses et, loin de maitriser lui aussi son avenir, le voilà devenu un géant aux pieds d’argile dans la mesure où ses logiques d’autodestruction sont en marche.

C’est une raison de plus pour unir nos faiblesses« s’unir ou périr »disait Einstein (physicien, allemand, suisse, américain,1879-1955).Nous voilà peu à peu fraternisés par les périls communs, pour les surmonter ensemble.

 

5/ Les volontés intergénérationnelles.

a) C’est une force de penser et de rendre un hommage posthume  aux volontés des générations qui nous ont précédés, lorsqu’elles ont lutté pour des sociétés démocratiques, justes, écologiques, pacifiques.

b) C’est une force de penser et de rendre un hommage anticipé aux volontés des générations qui vont nous suivre lorsqu’elles lutteront pour une société humainement viable.

 

Mais ce sont nos volontés que l’on attend, celles des générations présentes, vivantes.

 Et ce sont nos volontés qui nous attendent.       

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                                  TABLEAU RECAPITULATIF ET OPERATIONNEL

              DES OBSTACLES ET DES DYNAMIQUES  DES  VOLONTES POLITIQUES

     ou  Vision globale  des logiques de mort et des logiques de vie des volontés politiques

 

Maladies et morts des volontés                      Forces et résurrections des volontés     

Mécanismes                                                                   Contre-mécanismes

    Volontés étouffées                                                          Volontés naissantes

1 /Educations  aux soumissions            1/Educations à la résistance, à l’esprit critique, à l’autonomie

  2/Educations à la compétition                          2/Educations aux solidarités

3/Administrations  des peurs                       3/Apprentissages du respect des différences

4/Appels  au remède miracle                                           4/ Apprentissages des responsabilités                                      

5/Fuites en avant, dictature instant présent  5/Habiter le temps, réponses aux urgences et pol.à long terme                                                                                                                                                               

6/Oppressions politiques, éco.soc.culturelles    6/Libérations politiques, économiques, sociales, culturelles

7/Règlements violent des conflits                                 7/Règlements non-violent des conflits

Volontés dépassées                                                        Volontés résistantes

1/Complexité technicité du système productiviste 1/Apprivoiser complexité, remettre à sa place techno science

2/Processus de décision  compliqués                 2/ Prises en compte des acteurs par des solutions imaginatives

3/ Rapidité du système international                     3/ Elaborer des politiques à long terme, lenteur  à penser  

4/Absences de moyens ou moyens dérisoires   4/Capacité de proposition, moyens  conformes aux fins

5/Arrivées des catastrophes                                5/ Pédagogie des catastrophes quant aux causes et aux effets

Volontés essoufflées                                                     Volontés à la recherche de nouveaux souffles

1/Force de récupération du système productiviste     1/Agir sur les faiblesses et les contradictions du système

2/ Survenance des échecs personnels et collectifs      2/ Tirer des leçons des échecs personnels et collectifs

3/Sentiment de statu quo                                          3/ Tenir compte des avancées du « local » et du « global »

4/ Erosion et épuisement des motivations              4/ Recherche de motivations à trouver ou à renouveler            

 «  IL FAUT COMMENCER PAR LE COMMENCEMENT ET LE COMMENCEMENT

    DE TOUT C’EST LE COURAGE » V. Jankélévitch.                                    

 

 

JML

         

octobre 27, 2013 Sujets tous azimuts

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 LA VIE A-T-ELLE UN PRIX ? 

  Introduction

« Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie ». La réponse de l’auteur de   « La Condition humaine » (André Malraux) est à la fois paradoxale et sans appel.  C’est celle d’un cri au plus profond de nous-mêmes, rien ne vaut une vie. Des poètes nous le chantent merveilleusement et nos vies, ici où là, aussi : « c’est beau la vie, tout ce qui tremble et palpite, tout ce qui lutte et se bat… » (Jacques Brel) Voilà une main qui se tend, voilà le rire, la fraternité, l’amitié, l’amour, la tendresse, voilà le « vertige devant l’étoile » et puis « une fille, le matin sur la place, qui s’est mise à danser »(toujours Jacques Brel) …

 Oui, mais une vie ne vaut rien, on ne la voit plus danser, on ferme les portes ou on nous les ferme, on se trouve dans des souffrances, on peut même perdre le goût de vivre. «( …) L’Espoir, vaincu, pleure(…) »écrit Baudelaire. Et puis, une vie ne vaut rien parce qu’elle peut être emportée par les tempêtes d’intérêts si puissants, emportée dans la marchandisation du monde, du vivant, des êtres humains, « tout vaut tant ». Dans les  murs de la Faculté, un intervenant sur les métiers du droit avait dit cinq fois en dix minutes : « il faut se vendre, il faut vous vendre ! », quelques minutes de plus et peut-être l’un des participants aurait-il eu le courage de crier dans le grand amphi : « adjugé, vendu ! »

 Pour essayer d’entrer dans cette question « la vie a-t-elle un prix ? », nous partirons de théories et de pratiques très différentes  pour arriver, ensuite, à ce que nous pourrions appeler des choix vitaux et des évaluations critiquables, enfin nous voudrons ne pas rester spectateur de cette interrogation mais essayer d’être un acteur engagé dans une réponse à cette question : pour moi la vie a-t-elle un prix ? D’où trois développements : La vie n’a pas de prix(I),  La vie a un prix(II),  Comment se situer par rapport à cette interpellation(III) ?

I- La vie n’a pas de prix : deux conceptions opposées

 On retrouve ici la formule de Malraux : une vie ne vaut rien, elle est considérée comme sans importance(B) et rien ne vaut la vie, une vie n’est pas monnayable(A).  

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  A- La conception selon laquelle la vie n’est pas monnayable.

  Effectivement, affirme-t-on, rien ne vaut une vie, rien pas même des sommes considérables, des biens importants. La bourse ou la vie ? La vie. Pourquoi ? Parce que tout n’est pas chiffrable(1) et rien n’est trop cher pour sauver une vie(2).  

         

  1- Tout n’est pas chiffrable  

a)  Tout ne vaut pas tant, tout n’est pas à vendre ou à acheter. Les larmes versées après la mort d’un être cher ne se monnaient pas. On peut, certes, à la suite de tel ou tel évènement, obtenir des dommages et intérêts mais rien ne remplacera le départ de la personne disparue.

b) Rien ne remplacera non plus la disparition d’une espèce de la faune ou de la flore : chaque élément de l’environnement a « une valeur intrinsèque », affirme la Charte mondiale de la nature, « indépendamment de toute utilité pour l’homme ». et  puis bien sûr, le droit à la vie, consacré par exemple dans la DUDH de 1948, dans le Pacte des droits civils et politiques de 1966, dans la Convention européenne des droits de l’homme de 1951, est un droit fondamental.

2- Rien n’est trop cher pour sauver une vie

 a) Des recherches médicales pour sauver des vies, une assistance médicale vitale par exemple en cas de catastrophes écologiques… de multiples situations viennent à l’esprit, par exemple dans une situation liée à un enlèvement, on fera souvent tout ce qu’il est possible de faire pour réunir une somme demandée et retrouver vivante la personne enlevée.

b) En même temps, au cœur de ce « rien n’est trop cher pour sauver une vie » existent des inégalités hurlantes : quelques minutes ou dizaines de minutes pour l’arrivée des secours dans un pays, plusieurs jours ou semaines pour atteindre des populations victimes dans tel ou tel autre pays.

B-La conception  selon laquelle une vie est sans importance

  

Des éléments financiers ou militaires l’emportent(1), au dessus de la vie humaine il y a l’argent et la puissance(2).  

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    1- Ce qui, avant tout, a du prix ce sont les éléments économiques et/ou stratégiques.   

          Plus de soixante ans après, Hiroshima et Nagasaki restent l’épouvantable réalité de la puissance destructrice de l’arme nucléaire, « le feu inoubliable », la preuve la plus éclatante qu’une telle arme ne doit plus jamais être utilisée et qu’elle n’aurait jamais dû l’être. L’utilisation de la bombe n’était pas nécessaire à la capitulation du Japon mais des responsables-totalement irresponsables-politiques, militaires et scientifiques des Etats-Unis n’ont pas tenu compte de l’horreur-humaine, ce qui importait avant tout c’était une immense démonstration de force contre l’Union Soviétique marquant la volonté de s’imposer sur la scène internationale.    

      

   2- La vie humaine doit être, affirme-t-on, au service de l’économie et de la puissance.

a) Le chef du parti communiste chinois, Mao, l’avait dit de façon impressionnante dans l’un de ses discours : nous sommes prêts, pour assurer la puissance de la Chine, à sacrifier des dizaines de millions de chinois.

b) Au XXème siècle les destructions humaines de masse (génocides, épurations de la masse, massacres, ethnocides…) emplissent une partie importante de l’histoire des êtres humains ramenés à travers les dictatures, les totalitarismes et les guerres, au rang de victimes dans le cortège, invisible et visible jusqu’à l’insoutenable, de la souffrance humaine.

c) De façon plus générale aujourd’hui : est-ce-que la techno science et le marché mondial n’ont pas tendance à transformer les êtres humains en moyens à leur service ? Les êtres humains, en personnes, en peuples, en humanité, ne sont-ils pas plus ou moins ramenés aux rangs de moyens, plus ou moins domestiqués comme consommateurs, dépossédés comme citoyen(ne)s, transformés en marchandises comme êtres vivants ?

  Tel est ce premier temps de réflexion : la vie n’a pas de prix, les uns de dire qu’elle n’est pas monnayable, les autres de dire qu’elle est sans importance par rapport à d’autres données considérées comme supérieures. Que dire si l’on veut mettre en avant le fait que la vie a un prix ?

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II- La vie a un prix : des choix vitaux,des évaluations critiquables

 

  Si l’on s’arrête maintenant sur les situations du point de vue de choix vitaux(A), du point de vue aussi de différentes « évaluations »(B) peut-on dire que la vie a un prix ?

      A- Des choix vitaux montrant que la vie a un prix

              1- Dans les faits différents acteurs rendent des arbitrages sur des questions de vie ou de mort.

a) Dans les faits, à court à moyen à long terme, des gouvernements, des organisations internationales et régionales, des entreprises, des banques, et d’autres acteurs, à différents niveaux géographiques, « rendent des arbitrages sur des questions de vie ou de mort. »(Voir ici  l’article de Simon Lery, dont nous nous inspirons largement dans les développements économiques qui suivent, « Arbitrages : le prix de la vie », Alternatives économiques, n°223, mars 2004).

b) Ainsi, par exemple, le refus de dépenses allant vers la création d’infrastructures d’accès à l’eau potable, l’accès aux médicaments rendu difficile dans les pays pauvres, le refus de réduire les émissions de gaz à effet de serre, le choix de vendre des armes et d’alimenter ainsi des poudrières et de ne pas consacrer des dépenses à des besoins criants de santé, d’éducation, d’environnement. De même à des échelles différentes, le refus d’imposer à une ville des normes de constructions antisismiques dans un pays menacé, le choix de faire des dépenses permettant la diminution des risques mortels sur les routes, des pollutions de l’air non combattues dans de grandes villes et les décès de plus en plus nombreux qui s’en suivent dans certains pays…            

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2- Des arbitrages qui peuvent être vitaux

a) En matière de transport, d’environnement, de santé, d’énergie etc… on met dans la balance le coût d’une dépense avec le « bénéfice » que l’on peut en tirer. On arbitre entre des intérêts différents.

b) Ainsi indirectement on fixe en quelque sorte un prix à la vie humaine. Par exemple, à partir de tant d’accidents mortels il est dit-on « rentable » d’aménager un rond point à un carrefour dangereux, de même à partir de tant de victimes de pesticides il est « rentable » de les interdire, on peut allonger la liste… On tombe sur des critères liés à ce qui est « acceptable »  pour une société donnée à un moment donné.

B- Des méthodes d’évaluation discutables

   Inspirons nous là aussi de l’article de Simon Lery cité plus haut  dans Alternatives économiques. Ces méthodes sont discutables selon les opinions dans leur principe ou dans leurs modalités ou dans l’un et  les autres .             

  1- La première méthode est celle du capital humain.

a) On mesure la valeur d’une vie par sa contribution au PIB, par exemple pour une victime de la route,  on se demande si cette personne avait un travail, si oui : lequel ?

 b) Du point de vue économique le critère est contestable, moralement ça n’est guère défendable. Comment donner une valeur « objective » à la vie ?  

    2- La seconde méthode est celle des tribunaux évaluant le préjudice économique.

a) Les tribunaux, de façons variables selon les Etats, vont déterminer une panoplie plus globale de critères. On chiffre, par exemple, la perte de revenus pour les proches d’une victime. On va essayer de réparer les conséquences financières d’un accident.

b) On retrouve dans le « préjudice écologique » ce type de question par rapport au vivant, à la faune, à la flore, aux écosystèmes, cela de façon qui peut être compliquée.            

  3- La troisième méthode consiste à demander aux personnes d’évaluer  indirectement elles-mêmes leurs vies.

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a) Acceptez-vous, par exemple, de dépenser tant d’euros pour réduire tel risque ? On peut ainsi calculer la « valeur » d’une vie. On présente des programmes de réduction des risques. Dans l’Union européenne, on nous dit  que pour les Etats membres la valeur d’une vie  en 2004  allait à peu près de 1 à 10 selon l’Etat dans lequel on se trouvait, selon donc sa richesse. « Des économistes, des assureurs, des juristes rivalisent pour fixer un prix à la vie humaine » écrit Simon Lery dans l’article déjà cité. On a ainsi des « tables de mortalité » consultées par les assureurs à partir de critères d’âge, de santé, de sexe…

b) D’une façon générale, on peut dire que, sur le principe même de l’évaluation, la valeur d’une vie ne se réduit pas à des questions techniques, les choix retenus ne sont pas neutres, d’une certaine façon ce sont des choix politiques, au sens de la « vie de la cité ».

c) D’autre part, les difficultés relatives à cette évaluation sont nombreuses, soulignons en une seule : comment prendre en compte le long terme ? Par exemple, comment mesurer une politique environnementale par rapport aux générations futures ? Quel est le « prix de la vie » de ces générations à venir ?   Comment se situer par rapport à ces théories, ces pratiques, ces choix, ces évaluations que nous venons de souligner ?

 

   III- L’argent ne doit-il pas contribuer à protéger la vie? La vie n’est-elle pas au delà de tout prix?

  A- Oui, l’argent doit contribuer à protéger la vie.

1-Quels choix locaux, nationaux, continentaux, internationaux pour sauver des vies, pour protéger des vies ? Les choix financiers sont ici vitaux.

a)  Ou bien, « on justifie un niveau d’intervention publique au bénéfice de tous, quelque soit le revenu de chacun » (article déjà cité),

b) Ou bien, « on laisse plus de place à tous les risques et au développement des inégalités. » (idem)

2- Une civilisation ne se juge t- elle pas en particulier au sort qu’elle réserve aux plus jeunes et aux plus âgés ?

Dans le monde aujourd’hui, un enfant sur deux est en situation de détresse et/ou de danger. Quelles sommes gigantesques ont été englouties dans la mort et non dans la vie pour en arriver là…alors que la vie est au-delà de tout prix ? 

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  B- Oui, la vie est au-delà de tout prix.

1- Ou bien on accepte, on soutient la marchandisation du monde, on participe malgré soi et/ou avec soi, dans des responsabilités variables, à cet immense processus de conversion de toute chose en argent et de l’argent en toute chose. « Tout ce que le marché voit il le touche, tout ce que le marché touche il l’emballe, tout ce qu’il emballe », il le vend ou il l’achète : biens, éléments de l’environnement (eau, air…), êtres vivants de la nature, êtres humains, temps à vendre ou à acheter.

  2- Ou bien on essaie, personnellement et/ou collectivement, de remettre le marché à sa place. On développe « l’économie plurielle » dans laquelle le marché n’est qu’un élément (il y a aussi l’économie sociale et solidaire, les services publics…), on organise des crans d’arrêt à cette marchandisation du monde (par exemple l’eau est déclarée patrimoine commun de l’humanité avec les effets réels qui en découlent).   On affirme que la vie n’est pas à vendre. Et c’est la sublime, la  merveilleuse, l’extraordinaire, la lumineuse réponse du Petit Prince au marchand : « Bonjour », dit le marchand. C’était un marchand de pilules perfectionnées apaisant la soif, « on en avale une par semaine et on n’éprouve plus le besoin de boire ». « Pourquoi vends tu ça dit le Petit Prince ? » « C’est une grosse économie de temps » dit le marchand, « les experts ont fait des calculs, on épargne cinquante trois minutes par semaine et on en fait ce qu’on veut ». « Moi, dit le Petit Prince, si j’avais cinquante trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine ».  Ce « je marcherais », c’est le courage de chaque matin, de chaque jour.  Ce « doucement », c’est un  « ne perdons pas notre temps à nous dépêcher », ralentissons le rythme frénétique de nos vies.   Ce « vers une fontaine » c’est chercher l’essentiel qui n’est pas achetable, qui est peut être la source du bonheur en nous-mêmes et avec les autres, en traversant parfois les déserts du Petit Prince avec ce courage de la goutte d’eau qui est  de tomber quelquefois ou souvent  dans le désert. 

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  Remarques terminales sous la forme de quatre réflexions

1-Une des leçons des résistant(e)s est donnée par Adam Michnik, historien et dissident polonais, qui écrivait : « Dans la vie d’une femme, d’un homme, peut venir un moment où pour dire simplement ceci est blanc ceci est noir,  il faut payer très cher. Ce peut être le prix de la vie. A ce moment là le problème principal n’est pas  de connaître le prix à payer mais de savoir si le blanc est blanc, et si le noir est noir. Pour cela, il faut garder une conscience. »

Cela  signifie clairement que la conscience doit être  au-delà de tous les marchandages. Peut même venir un moment où il faut désobéir à ses chefs face à des ordres inhumains et obéir d’abord à sa conscience. Cette désobéissance peut parfois se faire au prix de sa propre vie.

  2-L’expression « donner sa vie » pour ceux et celles que l’on aime, n’est-elle pas prise quelque fois dans le sens suivant : ce que j’ai de plus précieux c’est  probablement ma vie, je la donne pour quelque chose qui, à mes yeux, à mon cœur, à mon esprit, est encore plus précieux : les vies des personnes qui me sont « chères »au sens de bien-aimées…

Il y a aussi des personnes qui donnent leurs vies  pour  d’autres qu’elles ne connaissent pas,les exemples sont nombreux,ainsi celui qui intervient pour sauver un inconnu et qui en meurt, ainsi  bien sûr ce même acte  engagé de façon collective pour sauver un certain nombre de personnes.

 De façon plus générale  et sans aller jusqu’aux situations extrêmes  c’ est ici le fameux retournement de la question du risque, plus facile à dire qu’à faire. Au lieu de se demander « qu’est-ce que je risque si je vais dans tel lieu pour être solidaire de l’autre?  » on se demande « qu’est-ce que l’autre risque si je n’y vais pas?  » L’articulation entre le risque et la prudence, sur le terrain, est loin d’être toujours facile. 

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 3-En ce moment  de réflexion sur le prix de la vie peut-être pourrions-nous , symboliquement dans nos esprits et nos coeurs, jeter  quelques instants à la poubelle toutes les calculatrices.

   Comme le Petit Prince, marchons vers les fontaines de l’amitié, de l’amour, de la fraternité, de la tendresse, d’une certaine qualité de relations humaines.  Formulons les alternatives ci-dessous en termes radicaux même si, nous le savons bien,entre les lumières et les ténèbres il y a les entre-deux, très nombreux, personnels et collectifs.  Les mots choisis pour les ténèbres sont violents  mais pas plus que nombre de réalités, les mots choisis pour les lumières sont plein d’espoirs mais pas encore à la hauteur de tant d’espérances.    Oui essayer oui vouloir    être humains au lieu d’être calculateurs,     se  mettre  debout au lieu de ramper,     partager  au lieu d’amasser,     entrer  en solidarité au lieu de dominer. Devenir des êtres humains,en personnes,en peuples et en humanité, libres, debout et solidaires, en un mot : vivants !  

 4- Enfin en  écoutant le merveilleux hymne à la vie ( en 1854) du chef indien Seattle, on entend que la vie n’a pas de prix, nous faisons partie du vivant, « notre  mère la Terre est le foyer de l’humanité »: « Le vent qui a donné à mon grand-père son premier souffle a aussi reçu son dernier soupir. Le murmure de l’eau c’est la voix de mon père. Les rivières sont mes sœurs, l’air partage son esprit avec tout ce qu’il fait vivre ».                                                                                                           

JML


 

 

octobre 27, 2013 Sujets tous azimuts

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 Noir-blanc, nuit-jour, ténèbres-lumières…

 

Ce texte a vu le jour à la suite d’une question  d’un étudiant en 1998 qui m’avait demandé « Pourquoi le noir est-il souvent symbole de tristesse ? », je lui avais répondu huit  jours  après en faisant partager ce texte dans l’amphi, par la suite je l’ai donné aux étudiants de master ces dernières années.A chaque fois que je le lisais nous partagions une vive émotion. Ce texte a été remanié pour les lecteurs lectrices du site.

 

Introduction :

 

«Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment, il s’en va dans l’abîme et s’en va dans la nuit. Dur labeur! Tout est noir,tout est froid; rien ne luit. »

Le pêcheur, de « La légende des siècles » » de Victor Hugo , ne symbolise-t-il pas cette épaisseur, cette profondeur, cette force du noir à affronter, celle du noir de l’océan, dans lequel il s’enfonce chaque nuit ? Mais, en même temps, il part avec une petite lumière sur sa barque et dans son cœur, celle du nid d’amour de sa « cabane pauvre mais bien close ». Oui, depuis des siècles on l’a écrit : « chaque homme dans sa nuit s’en va vers la lumière ».

Cette opposition entre noir-blanc, nuit-jour, ténèbres-lumières est omniprésente à travers le temps, les pays, les civilisations.

Le noir est-il toujours synonyme de désagréments, de tristesses, de souffrances, de malheurs ?

Qu’est-ce qu’il y a  de culturel entre ces différentes oppositions, ne sont-elles pas à la fois réelles et relatives ? Réelles et relatives du point de vue des cultures, et du point de vue naturel : jour et nuit, cela correspond certes à une lutte des contraires mais n’est-ce pas plus compliqué que cela, même dans la nature ?

 

 

Pour essayer de dissiper les brouillards nous envisagerons tour à tour deux séries de réflexions : noir-blanc, nuit-jour, ténèbres-lumières : des oppositions culturelles à la fois réelles et relatives(I), des oppositions naturelles à la fois réelles et relatives(II).

 

I- Noir-blanc, nuit-jour, ténèbres-lumières : des oppositions culturelles à la fois réelles et relatives

 

            A-En premier lieu, longue est la liste, même indicative des aspects qui apparaissent ou qui sont négatifs, désagréables, mortifères, inquiétants ou dramatiques liés au noir.

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Voir tout en noir, avoir des idées noires, broyer du noir, songer à de noirs desseins, mûrir de noirs projets, établir une liste noire, série noire, lundi noir (pas que le lundi d’ailleurs…), année noire, messe noire, magie noire, «  les forces du noir » dit-on dans le fantastique et dans l’écologie aussi (en qualifiant ainsi des pays et des groupes charbonniers), pays obscurs, pays des lumières, disaient des théories et des pratiques historiques… Et puis voilà l’amour qui triomphera un jour des forces des ténèbres, comme le dit un poète(P.Eluard) : « Nous nous aimerons tous et nos enfants riront de la légende noire où pleure un solitaire. »

Et puis la conscience, celle par exemple des résistants, des résistantes qui, face à une oppression insupportable, face à une injustice intolérable nous ont dit, nous disent et nous diront(Ainsi Adam Michnik) : « dans la vie de chaque homme, de chaque femme peut venir un moment où pour affirmer simplement : « Ceci est blanc, ceci est noir », il faut payer très cher, ce peut être jusqu’au prix de la vie, à ce moment là  le problème n’est pas seulement de savoir le prix à payer mais  de savoir si le blanc est blanc et si le noir est noir, pour cela il faut garder une conscience. »

 

            B– En second lieu : longue  est aussi la liste indicative du noir synonyme d’aspect positifs, agréables, solennels, porteurs de beauté, de vie, d’espoir.

« Le petit noir » café du matin ou de midi, des vêtements que l’on aime, des robes noires d’avocats et de juges, des romans noirs, « Le Rouge et le Noir », des films noirs que l’on apprécie, l’humour noir (que l’on peut aussi ne pas aimer), un tableau noir qui nous a laissé d’heureux souvenirs, des drapeaux avec du noir qui sont près d’une quarantaine sur cent quatre vingt seize, une nuit noire dans laquelle on se perd dans les étoiles et dans les visages aimés que l’on devine avec un petit clair de lune, et puis pour le ballon ovale en quart de finale ce fut le miracle bleu et le fiasco noir des All Blacks… et quelques temps après le fiasco noir des bleus…

 

            C- En troisième lieu : on peut penser que les perceptions que l’on a du noir sont, pour une part, les produits de multiples cultures.

Ainsi par exemple le drapeau noir des anarchistes est synonyme pour eux de révolte, de résistance, de refus des maîtres et des frontières, pour d’autres il est synonyme de peurs, d’autorités remises en cause, de désordres.

Et dans « Les Fleurs du Mal » il est encore évoqué autrement : « de longs corbillards sans tambours ni musique défilent lentement dans mon âme. L’espoir, vaincu pleure, et l’Angoisse, atroce, despotique, sur mon crâne incliné plante son drapeau noir »(Baudelaire).

Ainsi également l’exemple du deuil. Il est certes accompagné dans de nombreux pays entre autres de vêtements noirs mais, ici ou là, le blanc est parfois la couleur de la mort ; il symbolise aussi la mort de la mort, le masque blanc est souvent interprété comme servant à éloigner les malheurs. Dans certains pays, enfin, on trace sur le front du défunt une ligne peinte en noir, dans d’autres pays une ligne peinte en blanc…

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            D- En quatrième et dernier lieu : Comment ne pas évoquer les droits de l’homme par rapport au respect ou à l’absence de respect de personnes, de groupes, de telle ou telle race ?

Terrible « Code noir », gigantesques et dramatiques traites des esclaves noirs, inégalités criantes de situations de noirs dans tel ou tel pays, le continent noir mis de côté dans le commerce international, exclu d’un accès massif et bon marché aux médicaments contre le SIDA, de même continent noir pillé de ses matières premières et livré aux noirs calculs financiers d’industriels et de politiciens qui, à travers des ventes d’armes , contribuaient  ou contribuent  à créer des poudrières de futurs conflits armés…

Comment en même temps ne pas évoquer les luttes d’émancipation, de libération, les souffles des droits des peuples à disposer d’eux- mêmes, les combats contre les racismes… l’auteur de « la force d’aimer »(Martin Luther King), avant d’être assassiné en avril 1968, avait rêvé tout fort devant une foule immense le 28 août 1963 : « Je fais encore le rêve qu’un jour sur les rouges collines de Géorgie les fils des anciens esclaves pourront s’asseoir ensemble à la Table de la fraternité. » Lutter contre les racismes : « j’ai frappé à ta porte, j’ai frappé à ton cœur, ouvre-moi mon frère, je ne suis pas un noir, un rouge, un jaune, un blanc, je ne suis qu’un homme, ouvre-moi mon frère.»(René Philombe)

Sans oublier, aussi, la merveilleuse chanson d’hommage de Claude Nougaro  à Louis Armstrong : « blanc de peau, noir de peau, Armstrong ce serait rigolo que nos os soient noirs ou blancs »…

Telle est cette opposition du point de vue culturelle. N’est-elle pas également réelle et relative dans la nature ?

 

II- Noir-blanc, nuit-jour, ténèbres-lumières : des oppositions naturelles à la fois réelles et relatives.

            A- En premier lieu  il existe de nombreuses  variabilités naturelles :

 ici des mois entiers sans jour, là des jours qui s’allongent, des nuits qui raccourcissent ou l’inverse, et ici ou là des frontières, des passages, plus ou moins rapides, plus ou moins lents du jour à la nuit, de la nuit au jour.

Sans oublier, comme le dirait un enseignant, que la nuit se termine  et que le jour commence vraiment lorsque l’on reconnaît dans chaque visage d’un homme ou d’une femme celui d’un frère ou d’une sœur, avant cela il fait encore nuit.

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Et puis ces variabilités naturelles ne le sont pas toujours, voilà des activités humaines qui les perturbent gravement, le réchauffement climatique qui en particulier entraine une fonte rapide du blanc de l’Arctique, avec le Groenland cette disparition serait problématique pour l’humanité, mais l’élévation du niveau des océans, si l’Antarctique disparaissait, serait apocalyptique, le jour la nuit, le noir le blanc n’auraient plus personne pour les regarder et les vivre…

B – En second lieu : pour l’instant en tout les cas ils sont bien là les êtres humains, au milieu des ténèbres et des lumières.

 Comme la journée mais aussi avec de multiples différences, la nuit voit se succéder peines, joies, solidarités, résistances, amitiés, amours, haines, réconciliations…

Certains se demandent si ça n’est pas la nuit que les premiers hommes auraient utilisé le langage pour communiquer, pour dépasser leurs peurs, le langage qui aurait vu le jour grâce à la nuit, au milieu du  noir de la nuit !

Merveilleuse est, aussi, cette chanson d’un auteur qui aimait bien le drapeau noir (Léo Ferré) : « …les gens il conviendrait de ne les connaître que disponibles à certaines heures pâles de la nuit, avec des problèmes d’homme, simplement des problèmes de mélancolie. »

Et les nuits heureuses d’un film dans lequel le merveilleux acteur Gérard Philipe se jetait tous les soirs sur son lit pour vite s’enfoncer dans la nuit de ses rêves et dans les lumières de ses amours…

Et de longues nuits difficiles, souffrantes, quelquefois bien noires, de malades qui attendent l’aube.

 Comment ne pas penser à   ces veilleurs, debout ? « Le monde peut s’endormir lassé par le malheur. Le veilleur est debout : il fait confiance à l’aurore. Il faut veiller : le veilleur a confiance au nom des autres. » (Jacques Leclercq)

Enfin comment ne pas évoquer ces moments si importants au cœur, au corps et à l’esprit de certains, de beaucoup peut être, parmi vous : ceux de la fête au cœur de la nuit, des visages un peu éclairés qui éclatent de rire ou qui tremblent d’émotion dans la douce pénombre des confidences, à ces fêtes peuplées  d’émotions et de rires  partagés.

         C- En troisième lieu : le voilà, bien sûr, le cosmos, l’univers.

C’est celui de l’enfant qui demande « pourquoi la nuit est-elle noire ? ». C’est aussi la lumière du soleil qui disparaît dans le terrible ouvrage scientifique (Ehrlich, Sagan, Kennedy, Roberts, éditions Belfond,1985) « Le froid et les ténèbres » décrivant les effets de poussières issues de l’horreur nucléaire et faisant disparaître toute vie en quelques mois pendant lesquels les survivants finiraient par envier les morts.

 C’est également le Soleil, nous dit-on, qui dans un milliard d’années, avant de totalement refroidir trois milliards d’années plus tard, aura grillé, calciné jusqu’à la moelle notre bonne vieille Terre devenue ainsi … toute noire.

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Ce sont les « trous noirs », régions de l’espace dont le champ de gravité est si intense que rien ne peut en sortir, tout y serait vampirisé même la lumière, existeraient aussi les super trous noirs au cœur des galaxies. « Le silence éternel  de ces espaces infinis m’effraie » : qu’aurait dit l’auteur de cette pensée (Blaise Pascal) devant l’hypothèse récente d’univers, au-delà de celui que nous connaissons aujourd’hui, qui ne seraient peut-être ni noirs ni lumineux mais totalement vides ?

Ne sommes-nous pas, là, à travers les chances et les limites de l’observation,  dans des sciences de l’univers qui voisinent avec la métaphysique ?

 

            D – Mais alors en quatrième lieu, peut-être tout est-il plus ou moins interdépendant : nature et culture,  blanc et noir, jour et nuit,  lumières et ténèbres, peut-être tout est-il à la fois en contradictions et, en même temps, tout est-il dans une globalité,  les unités et les diversités ?

Dans une astrophysique et une métaphysique  bouillonnantes certains se demandent ce qu’il y avait avant le big-bang et ce qu’il y a  dans un trou noir.

 Dans chaque trou noir on peut imaginer qu’il y a peut-être un big-bang c’est-à-dire un nouvel univers, une sorte de phénix renaissant de ses cendres.

 Ne pourrions-nous ajouter que, quand ils existent, dans les « trous noirs » de nos vies personnelles et collectives il y a peut-être des big-bangs qui attendent, pour voir le jour, entre autres  nos  volontés. Rainer Maria Rilke,  l’un des merveilleux poètes de la solitude, avait écrit (« Lettres à un jeune poète » ,1929) : «Toutes les choses terrifiantes sont peut-être des choses  sans secours qui attendent que nous les secourions ».

 De façon aussi émouvante le panache de Cyrano nous le redit sans cesse : « C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière. »

 

 

Remarques terminales :

Pour terminer j’aimerais vous faire partager un moment qu’il m’est arrivé de vivre plusieurs fois  dans différentes occasions et que vous vivrez sans doute, si ça n’est déjà fait, à l’intérieur d’une musique, d’une chanson, d’un livre, d’un film, d’un cours, d’une manifestation, d’une rencontre, d’un voyage …

Vous sentirez alors affectivement, intellectuellement, presque   physiquement, comme les pas de ceux et celles qui vous ont précédés et les pas de ceux ou celles qui vont vous suivre.

  Ce que je décris ci-dessous  en quelques lignes n’est que le produit de mon imagination, cela  après avoir vu le  film lumineux de  Stanley Kubrick,  « 2001, l’Odyssée de l’espace » et n’a que peu à voir avec le début du film où se déclenche une attaque entre tribus. C’est ce chef d’oeuvre  qui, pourtant, m’a permis de penser à nos premiers ancêtres de la façon suivante.  

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 Nous voilà plongés dans une grande nuit noire, au milieu de plaines, de montagnes et, là, on aperçoit, sans qu’ils nous voient, quelques ancêtres de nos ancêtres du fond des âges  qui sont assis, un peu éloignés les uns des autres.

 Ils scrutent la nuit noire, leurs regards sont pleins d’angoisses et d’espoirs. De temps en temps des bruits, des morceaux de paroles sortent de leurs bouches.  Ils vivent cette nuit noire, ils la fuient en l’aimant, ils l’aiment en la fuyant.

Peu à peu ils se regardent, ils se rapprochent les uns des autres, on sent qu’ils ont moins peur, moins froid. Certains se tiennent même par les épaules.

Le silence est alors déchiré par un objet lumineux qui tombe du ciel. Cette lumière qui arrive n’est-elle pas comme  un reflet de leur fraternité naissante ?

 Oui, du fond des âges voilà nos ancêtres qui se sont serrés les uns contre les autres, comme pour donner symboliquement, en ces quelques minutes pleines d’étoiles, à tous ceux à toutes celles qui allaient les suivre, le meilleur d’eux-mêmes.

Les voilà  échangeant non pas leurs terreurs mais partageant leur fraternité.

Les voilà, nous voilà fraternisés par des périls et des projets  communs. Les générations d’êtres humains nous disent à leurs façons : nous croyons à la fraternité, à l’amitié, à l’amour, qui brisent les solitudes et changent les destins.

 Du fond des âges du passé jusqu’à nos jours, de nos jours jusqu’à l’autre fond des âges du futur, ne sommes-nous pas côte à côte avec tous ces témoins d’humanité qui luttent contre les forces de  mort ?

 Du fond des âges ils étaient hier, nous sommes aujourd’hui, de l’autre fond des âges   ils seront demain au cœur de ces  nuits si noires, de ces aubes si lumineuses et de ces mélanges d’obscurités, de grisailles, et de  lumières.                                                       

JML

                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                                                                  

             

 

  

octobre 27, 2013 Sujets tous azimuts

Ce texte a été rédigé à la suite de questions posées par des  étudiant(e)s de licence et de master.

QUESTIONS SUR LE CHOIX D’UNE PROFESSION

Se poser des questions sur le choix de sa profession témoigne d’une volonté mais aussi d’une chance que tout le monde n’a pas, disons même de ce qui pourrait être considéré comme un certain    « luxe » quand  les marges de manœuvres sont faibles ou inexistantes lorsque  le chômage  est omniprésent et que l’on prend …ce qui se présente ou  ce que l’on trouve.

Il n’empêche que, alors, des questions plus ou moins nombreuses  ne manquent pas de se poser après coup, ces questions  en  rejoignent quelques-unes ci-dessous.

I-Quelques questions que l’on peut se poser par rapport au  choix d’une profession :

          A-Quelques questions générales :

Quelle place  donner au  travail dans ma vie  (par rapport à la  famille, aux amis, à la vie personnelle, à ma vie dans la cité par exemple dans les  associations …)?

Que puis-je apporter à ce domaine (social, justice, culturel, environnemental, commercial, …) et que peut-il m’apporter ?

Quelle évolution générale (nombre d’emplois etc) dans ce domaine et dans cette profession ?

Quelles rencontres avec les autres dans ce métier (sont-elles  pour moi essentielles, importantes ou secondaires) ?

Quelles responsabilités (personnelles et collectives) ?

Quels désirs  et  quelles volontés  de changer des situations ?  Quelles marges de manœuvres pour y arriver ?

        B-Quelques questions relatives aux modalités :

Quelle indépendance ? Quelle hiérarchie (souple, rigide) ? Quelle place au travail en équipe ?

Quelle place à la compétition (voulue, crainte) ? Quels rythmes de vie ? Quelles  places  aux solidarités ?

Quelle importance donner aux déplacements (bouger très peu, moyennement ou beaucoup) ?

Quels  types de fatigues liées à ce métier ? Quelle santé demandée  par rapport à cette profession ?

Quelle importance de la rémunération ( est  -elle pour moi un élément essentiel, important ou secondaire) ?

Quels obstacles (difficultés du recrutement etc ) ,quel parcours pour arriver à réaliser  ce rêve, cette vocation, ce projet ?

II- Quels souffles  pour donner sens et accompagner  notre métier ?

      A- Des souffles essentiels pouvant donner sens à notre métier :

Essayer d’être à la fois un philosophe et un technicien de son métier,

Essayer de vivre une certaine qualité de relations humaines,

Essayer d’améliorer et/ou de changer des situations, essayer  de s’améliorer et /ou de se changer soi-même si on le croit nécessaire.

     B- Des souffles importants pour accompagner notre métier :

Essayer d’avoir le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. Essayer d’avoir un « sac » pour donner et un « sac » pour recevoir. Essayer d’avoir la pensée d’un homme (ou d’une femme) d’action et l’action d’un homme (ou d’une femme) de pensée.

Essayer de distinguer l’essentiel, l’important, le secondaire, le détail. Essayer  de distinguer l’acceptable, l’entre deux, l’inacceptable. Essayer de distinguer le fait de chercher surtout à faire quelque chose et le fait de chercher uniquement à devenir quelqu’un. Essayer de distinguer ce que les autres risquent si je ne vais pas là où c’est difficile, là où «çà chauffe »et ce que je risque si j’y vais et ce que risquent par exemple mes proches.

Essayer de penser et d’agir par rapport aux fins et aux moyens (des moyens démocratiques, justes, écologiques, pacifiques). Essayer de penser et d’agir par rapport aux libertés, aux  égalités, aux solidarités. Essayer de penser et d’agir par rapport au court moyen et long terme. Essayer de penser et d’agir par rapport aux générations passées présentes et à venir.

Remarques terminales

 1-Avec toutes ces idées et d’autres  ne pas oublier que « qui délibère trop… peut oublier de vouloir » et que « à l’auberge de la décision les gens dorment bien ». Mais que, aussi, la patience peut être « la promesse d’un fruit mûr. »

2-Bons choix ! Chaleureusement avec vous. Votre enseignant de relations internationales, de grands problèmes politiques contemporains, de droit international public, de droit international de l’environnement de la Faculté de droit et des sciences économiques de Limoges. ( texte donné à des étudiants de diverses formations  de 2008   jusqu’en 2013.)

 

JML

 

 

 

octobre 27, 2013 Sujets tous azimuts

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Cet article est  dédié très chaleureusement à chaque visiteuse visiteur  de ce  site.

 

Trois  réflexions proposées : partir de quelques questions préalables(I), aller voir les derniers mots de différents  ouvrages(II) ,   construire une histoire avec ces derniers mots , sans oublier le dernier de cette histoire elle- même.(III)

 

I-Quelques questions préalables relatives à ce «  dernier mot est-il le bon ? »

A- Le dernier mot

Le dernier mot de qui ? La liste peut-être longue, en la simplifiant : le dernier mot d’un amour, d’un   parent, d’un ami,  d’un  collègue, d’un auteur, d’un inconnu…

En quelles circonstances ? Quotidiennes ou extraordinaires, malheureuses ou heureuses ou dans l’entre- deux, dernier mot exprimé en privé ou en public.

A quel moment ? Entre  deux moments courts  où l’on va plus ou moins vite  se revoir, dans des moments de séparations plus ou moins longues ou bien définitives.

Avec quelle importance ? Une force particulière, quelquefois très grande, ressentie sur le moment, ou  un dernier mot qui passe inaperçu  et  qui  le reste, ou qui prend une importance particulière après coup, à la suite de tel ou tel évènement.

Sous quelles formes ?    L a forme écrite  à travers ouvrages, lettres, mails, SMS, articles, discours…ou  la forme orale à travers une conversation en présence de l’autre, une conversation téléphonique, un texte lu,  une chanson, un opéra, un film…

 

B-… est-il le bon ?

Que signifie « le bon » ? Ce mot doit être symbolique c’est-à-dire représenter quelque chose, par exemple une relation  importante,   un évènement marquant, une vie dans ce qu’elle a pu avoir d’essentiel…

 Il peut s’agir de moments qui se répéteront, ainsi des couples avant de s’endormir  se diront  des  « je t’aime mon amour », des amis avant de partir se diront  simplement « à bientôt l’ami », un enseignant aimait dire à ses étudiants « Que la semaine vous soit bonne ! »…

Il peut s’agir aussi de moments uniques, ainsi  par exemple ceux de la mort. Quelqu’un disait  qu’on devrait passer  une partie de sa vie à dire adieu à ceux et celles que l’on aime. A ce propos les derniers mots attribués à des personnes qui vont mourir sont quelquefois plus que symboliques,  « aequanimitas », égalité d’âme, aurait dit l’empereur et philosophe Marc Aurèle (mort en 180), « Donnez-moi une place »dit Etienne de La Boétie (mort en 1563) à Montaigne, ce qui signifiait je veux rester avec vous dans votre vie et dans votre œuvre.Victor Hugo sur son lit de mort disant « C’est ici le combat du jour et de la nuit ». «  Adieu, je m’ennuie déjà » disait magnifiquement un être aimé à un autre être aimé. « Au revoir les enfants, à bientôt »dit, dans le film du même nom, le  Père Jean emmené par la Gestapo, « au revoir mon Père » répondent peu à peu tous les enfants…

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Il  y a aussi des mots de haine, de vengeance. Ils peuvent même parfois  en appeler au malheur sur les générations suivantes, ainsi selon la légende Jacques de Molay, dernier Grand Maitre des Templiers,(mort en 1314), qui aurait, sur le bûcher, maudit le pape et les rois de France : «Tous maudits jusqu’à la treizième génération ! »

Nous proposons ici de regarder ce qu’il en est de quelques ouvrages.

II- Les derniers mots de différents ouvrages sont-ils les bons ? 

 A-Quels ouvrages proposer ?

 1- Les limites de la démonstration.

Notre recherche n’a pas vocation scientifique, elle n’est faite que sur un petit échantillon. Elle montre seulement que, sur une liste d’ouvrages qui  tiennent au cœur et à l’esprit d’une personne, les derniers mots peuvent être symboliques.

2-Les critères des choix.

Le premier choix était simple, prendre  sur une étagère, qui  rassemble la cinquantaine de livres qualifiés de «  bien aimés », ceux auxquels l’auteur de ce site est très attaché  et qu’il  garde  précieusement à travers ces  dernières décennies.

Le second choix a été confié au hasard. Comme la cinquantaine aurait  peut-être été un peu longue,  une vingtaine a été prise, simplement ceux qui sont arrivés les premiers dans les mains.  La démonstration aurait  été intéressante pour les autres aussi.

Le troisième choix a été celui  fait à l’intérieur de quelques  ouvrages,  lorsqu’il s’agissait par exemple de poèmes nous avons choisi un des préférés,  ne recopiant  le dernier mot qu’après avoir choisi le poème.

B- Les derniers mots des ouvrages choisis

1-Quels sont les derniers mots ?

Ces derniers mots  sont  donc les suivants :

 « Maintenant, / Temps, je t’enroule, / Je te dépose dans ma/ Boîte sylvestre/ Et je m’en vais pêcher/ Avec ta longue ligne/  Les poissons de l’aurore. » (Pablo Neruda, Troisième livre des odes, ode à l’âge, Gallimard, 1978,  p133.) (  le / signifie bien sûr qu’il faut aller à la ligne.)

 « ( …)  ou dans le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité, de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat. »(Claude Lévi Strauss, Tristes tropiques, Terre Humaine, Plon, 1955, p 480.)

  « A l’éternel et triple question toujours demeurée sans réponse : «  Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ?  Où allons-nous ? »,   je   réponds :   En ce qui me concerne personnellement je suis  moi,  je viens de chez moi et j’y retourne. » (Pierre Dac, Les Pensées, Seghers,1977,p156)    

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« Ainsi parla Zarathoustra et  il quitta sa caverne  ardent et fort comme un soleil du matin au sortir de sombres montagnes. » (Friedrich  Nietzche, Ainsi parlait Zarathoustra, 10-18, 1958, p309.)

«  Sur les rivages de  mondes sans fin est  le grand rendez-vous de l’enfance» ( Rabindranath  Tagore, Le Jardinier d’amour, Gallimard,1980,p199.)

  « Le symbole du triomphe sur le sous-développement sera la victoire sur la faim.» (Josué de Castro, Géographie de la faim, Seuil,  1964  ,  p300)

« Il a ma voix mourante, dis-le lui, avec les évènements qui nous ont menés-le reste est silence» (William Shakespeare, Hamlet, Pocket, 1998, p118.)

« Oui. Pardon, mon chéri. Sans la petite Antigone vous auriez tous été bien tranquilles. » (Jean  Anouilh (dans le sillage de Sophocle)Antigone, Pocket,1989, p125)

« Très peu m’eut suffi s’il eût été pur. »  (Jean Rostand, Pensées d’un biologiste, Stock,1978, p234)

«Et le bruit de la terre qui s’endort doucement. » (Jacques Brel, Œuvre intégrale, chanson Il nous faut regarder, Robert Laffont, 1982, p106.)

« Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles ! » (Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Gallimard, 1996, poème sur La Beauté, p49.)

« Sous peine de mort lente il faudra se battre contre un monde intolérable. » (René Dumont, L’utopie ou la mort, Seuil, 1974, p188.)

« Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts… » (Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1977, p303.)

« Le réveil intellectuel appelle une pensée  en questions. »  (   Edgar  Morin, Les intellectuels-La pensée anticipatrice, Arguments 3, 10/18,1978, p144.)

« La lutte  elle-même suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

(Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1972, p166.)

« Chaque homme et chaque femme est le gardien de sa dignité et de sa liberté. Cette protection est possible même si le monde entier se retourne contre celui qui est seul à résister. » (Mahatma Gandhi, Tous les hommes sont frères, vie et pensées de Gandhi d’après ses œuvres, Gallimard, 1969, chapitre sur le peuple et la démocratie, p254.)  

« Pars donc de bonne grâce pour répondre à la bonne grâce de qui te libère. » (Marc Aurèle, Pensées, Club des libraires de France, 1955, p332.)

 « Ce n’est pas l’éternel retour. C’est l’éternelle relance. » (René Jean Dupuy, La clôture du système international, puf, 1989, p159.)

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 « (…) à la recherche de valeurs communes. (Monique Chemillier-Gendreau, humanité et souverainetés, La Découverte, 1995, p328.)

 « Une autre économie s’ébauche au cœur du capitalisme, celle qui inversera le rapport entre production de richesse marchandes et production de richesses humaines. » (André Gorz, Ecologica, Galilée, 2008, p159.)

 « ( …)  Ils  peuvent empoisonner une société conviviale, ils ne pourront pas conquérir la société conviviale. » (Ivan Illich, La convivialité, Seuil, 1973 p158.)

 « Cette veille de fin des temps peut-elle encore se transformer en aube d’humanité »(la plupart des ouvrages de l’auteur de ce site se terminent par cette interrogation).(par exemple Jean-Marc Lavieille ( JML),  Construire la paix, éditions Chronique sociale,1988 .JML, Relations internationales, Ellipses,2004. JML, Droit international de l’environnement, Ellipses, 3ème édition,2010.)     

III- Une histoire avec les derniers mots des  vingt deux ouvrages ci-dessus

A-Quelle histoire ?

En vingt minutes environ, assez rapidement pour laisser place à une certaine spontanéité,   (mais après tout on peut aller beaucoup plus lentement)l’auteur de ce site a placé tous ces derniers mots dans l’ordre ci-dessus  ce qui a donné  une histoire, elle aussi, symbolique, la voilà :

 

Dès l’aurore

Avec un chat

Je retourne

Sur les montagnes

De mon enfance.

 

J’ai faim

De silence

De tranquillité

De pureté

D’une terre qui s’endort doucement

De clartés éternelles

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Mais, face à un monde intolérable,

 Les yeux  grands ouverts

 Les pensées  en questions

 Il faut imaginer un monde heureux

 Donc résister

 Et se libérer

 

C’est l’éternelle relance

Pour des valeurs communes

Pour des richesses humaines

Pour une  société  conviviale 

Pour une aube d’humanité.

 

B- Et le dernier mot de cette histoire ?

Humanité, dernier mot de la plupart des ouvrages,  des cours, des interventions, des articles de l’auteur de ce site, et symboliquement apparaissant comme première expression écrite et orale de ce site.

Avant 1986 je ne mettais pas de point d’interrogation : « Cette veille de fin des temps peut encore  se transformer en aube d’humanité. »

Après 1986 j’ai considéré que le drame de Tchernobyl était probablement un des derniers avertissements  que l’humanité se donnait à elle-même, et j’ai ajouté symboliquement le point d’interrogation : « Cette veille de fin des temps peut-elle encore se transformer en aube d’humanité ? »

                                      

JML

                                                                                                            

 

 


  

octobre 27, 2013 Sujets tous azimuts