La justice, les conceptions et les controverses

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II- La justice ,les conceptions et les controverses

Les théories peuvent prendre  plus ou moins chair, les pratiques peuvent  influencer plus ou moins  des théories. Partons de quelques exemples  de choix théoriques et pratiques, étant entendu qu’il y en a beaucoup d’autres et que nous les présentons de façon simplifiée pour mieux en faire comprendre quelques  enjeux.

En matière de décisions qu’est-ce qui est le plus juste : donner plus de voix à une personne à partir par exemple de sa richesse, de ses connaissances ou  donner une voix à chaque personne ? Pour décider au sein du  FMI donner  plus de voix à un Etat qui apporte plus en capital  ou donner une voix à chaque Etat membre ?

En matière de rémunération  qu’est-ce qui est le plus juste : des salaires liés à la taille de l’entreprise, aux exploits d’un sportif, à la notoriété d’une star ou le fait de tendre vers une échelle moins inégale  des salaires, reconnaissant par exemple qu’un manœuvre  ne doit pas être sous-payé ?Faut-il payer un  travail à l’heure ou aux résultats ? N’est-il pas juste de tenir compte pour  partir plus tôt  à la retraite du degré de pénibilité dans le travail ? Quelle est la juste part de la richesse entre le capital (actionnaires) et le travail (salariés) ?

En matière d’éducation qu’est-ce qui est le plus juste : dans un concours un quota pour élèves de quartiers défavorisés ou une égalité de droit pour tous ? Des budgets éducatifs plus importants pour des zones voire des réseaux  d’éducation prioritaire ou un budget identique pour tous les quartiers ?

En matière d’aides sociales : telle ou telle aide doit-elle être fonction des revenus ou bien attribuée à tous ?

 En matière d’impôts la taxe à la valeur ajoutée  est-elle juste ou injuste ou tout dépend-il de ses modalités ?

En matière de logement est-il juste que des logements vacants aient pour derniers mots ceux de leurs propriétaires ou bien qu’ils soient réquisitionnés ?

 On constate déjà à l’énoncé de ces situations qu’un débat essentiel parcourt toute l’histoire de l’idée de justice(A). Ce débat, quelle que soit son importance, n’épuise pas toutes les questions et d’autres conceptions mettent en avant tel ou tel élément (B).

 

A- Les deux théories et pratiques différentes ou opposées : La justice comme proportionnalité ou la justice comme égalité ?

Par rapport à ce débat chacun chacune de nous peut avoir fait  son choix. Il arrive aussi que telle ou telle situation nous amène à douter, éventuellement même à  avoir une vision différente ou opposée de celle que l’on avait au départ.

Lorsque le choix n’est pas fait il faut bien en comprendre les enjeux pour se déterminer si on le croit nécessaire, en tous les cas pour entrer  dans la question.

L’histoire de l’idée de justice est complexe parce qu’elle est  liée à l’histoire des pays, des peuples et des civilisations. Nous soulignerons ici simplement les pensées de quelques auteurs à travers le temps. Ces repères n’épuisent pas  cette histoire de l’idée de justice, ils constitueront cependant des synthèses des deux grands courants qui se sont affrontés.

Il s’agit de deux séries de théories et de pratiques différentes et souvent opposées, il s’agit de deux sensibilités profondes, de deux façons de concevoir  les autres, donc chacun(e) de nous,  les rapports entre les personnes, et  aussi le rôle de la société.

Ainsi  il y a la justice distributive qui met en avant l’égalité proportionnelle, on dit alors  « à chacun ce qui convient, selon son mérite ».  Et il y a la justice commutative, de type arithmétique, on dit alors « à chacun la même part ».

La première est critiquée par certains qui dénoncent en particulier  la puissance de l’argent et ses inégalités criantes, la seconde est critiquée par d’autres qui  dénoncent les dérives de « l’égalitarisme. »

Nous envisagerons donc tour à tour la justice synonyme de proportionnalité (1), puis la justice synonyme d’égalité(2). 

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  1- La justice synonyme de proportionnalité : la rétribution des mérites ou des efforts.

Quels sont les principales idées des  auteurs qui fondent ce courant de pensée ?

            a ) Platon  dans « Les Lois » (ses derniers écrits, 346 avant J.C), réfléchissait à la vertu de justice. Il pensait qu’elle était une vertu supérieure, elle représentait  l’harmonie de trois autres vertus, le courage, la tempérance, la prudence.

  Il désignait deux égalités : l’une, « la plus vraie », « la meilleure » qui donnait à chacun en proportion de sa nature, c’est-à-dire ce qui lui revient. Par exemple, on donne plus au plus grand et on donne moins au plus petit. « La justice consiste en ce que le meilleur ait plus que le moins bon, le plus fort plus que le moins fort. Partout il en est ainsi, c’est ce que la nature enseigne, chez toutes les espèces aussi, chez toutes les races humaines et dans toutes les cités »écrit-il dans « Gorgias » («  De la rhétorique. »)

 Et puis l’autre justice, « la moins souhaitable », donnant la même part à tous.

 

 

            b)  Aristote reprend l’analyse de son maître Platon et dans «  l’Ethique à Nicomaque » (son fils) (335 avant J.C) plus précisément dans  le livre V consacré à la vertu de justice, « vertu de relations aux autres », il distingue deux sens du mot justice. Un sens large où la justice, comme respect des règles morales et sociales, est « la vertu toute entière » et un sens restreint où elle est une vertu particulière impliquant une certaine égalité. En ce sens la justice implique toujours une certaine égalité mais toute relative.

 Autrement dit  Aristote distingue  la justice distributive et la justice corrective.

La justice distributive consiste à  donner à chacun selon son dû,  il s’agit d’une égalité de proportionnalité, c’est-à-dire que l’attribution des charges, des honneurs et des biens dans la cité doit se faire en proportion des mérites et des apports personnels de chaque citoyen. La justice consiste à traiter inégalement des personnes inégales. Cette justice met en œuvre une répartition proportionnelle des avantages à partir des mérites de chacun.

  La justice rectificative, corrective, qui exige une égalité stricte, arithmétique,   qui consiste à distribuer la même part à tous. Cette justice a pour objectif l’égalité dans les échanges.

Enfin Aristote pense  que la loi générale ne peut pas tout prévoir, la justice doit donc tenir compte des cas  particuliers, c’est l’équité. Ce qui est droit est rigide, l’équité n’est pas rigide, pour répondre à l’indéterminé elle doit être « indéterminée.» 

 

C ) Des auteurs romains reprennent ces idées grecques .D’abord  Cicéron (Marcus Cicero) , homme politique, auteur, philosophe et immense  orateur, qui  a pour objectif de fonder le droit sur la justice, donc de l’orienter vers la morale . Il veut que la justice soit réalisée par le droit.

 Cicéron rappelle que l’égalité proportionnelle réalise l’équité, c’est l’équité qui fait attribuer des droits identiques dans des situations identiques. La justice consiste donc à attribuer à chacun ce dont il est digne ou ce qui lui revient. (« De Republica »,54 avant J.C).

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 De même, par exemple, Ulpien (IIIème siècle), juriste, écrit dans « Digeste » que le droit tire son nom de la justice « qui consiste dans la volonté constante et persistante d’attribuer à chacun ce qui lui revient. » Cette idée d’attribuer à chacun ce qui lui revient est reprise par des  théologiens, des philosophes, des juristes.

 

   d ) Des Pères de l’Eglise latine vont dans ce sens. Ainsi Augustin d’Hippone (saint Augustin) (La Cité de Dieu, 413) affirmera que la justice est une adhésion à l’ordre divin, et « la justice attribue à chacun ce qui lui revient », de même saint Thomas d’Aquin , dans «Somme théologique »(1273) distinguera la justice distributive (fondée sur la proportionnalité) et la justice rectificative qu’il appelle commutative.

Finalement cette justice distributive c’est celle de l’égalité des rapports entre d’une part la dignité, les mérites, les efforts  de chacun et d’autre part  les avantages qui lui sont accordés.

Beaucoup d’auteurs par la suite vont, au contraire, raisonner sur l’égalité entre les êtres humains.

 

  2 )  La justice synonyme d’ égalité  : la  distribution égale des richesses

 

Quelles sont les principales idées de ces auteurs qui fondent ce courant de pensée ?

Tous les individus sont égaux en droit, la dignité de la personne n’est pas susceptible de degrés. La justice doit être égalitaire, les inégalités entre les êtres humains sont injustes.

 

a ) Pour  Jean-Jacques Rousseau (« Discours sur l’origine et  les  fondements de l’inégalité parmi les hommes »,1755),  l’homme est né pour le bonheur et la vertu, c’est la société qui l’a corrompu, l’inégalité sociale a dénaturé l’homme. La volonté générale, source des lois et du gouvernement, correspond dans le « contrat social » à un Etat juste et légitime. La démocratie est là, toute entière, dans le concept d’égalité. « C’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir. »

Rousseau se situe dans le sillage de John Locke (Traité sur le gouvernement civil, 1690) qui pensait que c’est la loi naturelle qui affirme l’égalité entre les hommes, les hommes sont libres et égaux.

Montesquieu, à la même époque que celle de Rousseau, (« De l’esprit des lois »,1748) affirmera que « l’amour de la démocratie est celui de l’égalité. »

Plus proche de nous dans le temps le philosophe Alain (Emile-Auguste Chartier)  écrira « La justice c’est l’égalité. »(Eléments de philosophie, 1916.)

 

b) Pierre-Joseph Proudhon  conçoit la justice de façon égalitaire.(« De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise », 1858 ). Pour lui, la justice se fonde uniquement sur la dignité de l’être humain. « La justice est humaine, toute humaine, rien qu’humaine ; c’est lui faire tort que de la rapporter, de près ou de loin, directement ou indirectement, à un principe supérieur ou antérieur à l’humanité. ». Elle s’oppose donc  à toute morale transcendante.

 La justice écrivait Proudhon c’est « le respect, spontanément  éprouvé et réciproquement garanti, de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu’elle se trouve compromise et à quelque risque que nous expose sa défense. »

La justice « va identifier l’homme et l’humanité », le respect de la dignité de chaque homme va permettre  de s’affirmer à la fois comme individu et comme espèce.

 

  D’autres théories n’échappent pas à ce débat relatif à la justice comme proportionnalité ou comme égalité, mais elles ont une part de spécificité plus ou moins importante.

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 B- Les idées fortes de certaines  conceptions de la justice

Nous soulignerons simplement  une idée forte par rapport à la justice dans les pensées de certains auteurs(d’autres auraient pu aussi être évoqués), cela  par ordre chronologique, au XVIII ème et au XIX ème (1), puis au XXème et au début du XXIème (2). Résumer une pensée a l’inconvénient de ne pas  toujours en faire deviner  la grande richesse, a l’avantage d’en retenir l’essentiel, et a le risque de l’arbitraire ou de l’erreur pour souligner ce que l’on pense être cet  essentiel.

 

1 ) Des idées fortes sur la justice d’ auteurs des  XVIIIè et XIXè siècles

Le siècle des Lumières (XVIIIè) et le XIXè sont particulièrement présents  pour penser  la justice.

a) La justice  comme intérêt privé et public

David Hume, dans son « Traité sur la nature humaine », livre III (1740), pense que l’idée de justice ne vient pas de la nature humaine ni d’un sens moral, c’est « une vertu artificielle »qui vient de la vie en société. Elle repose sur l’intérêt personnel, c’est-à-dire ce qui m’est « avantageux », et sur l’intérêt collectif, c’est-à-dire ce qui est avantageux pour les  autres. On peut dépasser son intérêt en « coopérant » et en entrant en « sympathie » avec les autres.

. b) La justice  comme utilité sociale

Jeremy Bentham, dans « Introduction aux principes de la morale et de la législation »(1789), pense que le droit naturel n’existe pas, le seul objectif de l’homme est de « rechercher le plaisir et d’éviter la souffrance », « le principe d’utilité soumet toutes choses à ces deux motifs. »Ainsi le gouvernement doit  harmoniser les intérêts individuels pour réaliser l’intérêt général, la justice est synonyme d’un utilitarisme fondé sur « le plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre. »

John Stuart Mill, dans  « L’Utilitarisme »(1871), chapitre V « De la connexion  entre justice et utilité »,écrit : « Le mot justice reste le terme le plus approprié pour qualifier certaines de nos conduites dont l’utilité sociale est infiniment plus importante et qui, pour cette raison, s’imposent de façon plus absolue et plus impérative que n’importe quelles autres sortes de conduite. »

Ce philosophe et économiste anglais entre aussi dans le grand débat précédemment évoqué, il écrit  à ce sujet « Certains communistes considèrent qu’il est injuste que le produit du travail de la communauté soit partagé sur un autre principe que celui de la stricte égalité alors que d’autres pensent qu’il est juste que ceux qui ont de plus grands besoins reçoivent davantage, tandis que d’autres encore soutiennent que ceux qui ont un travail plus dur ou qui produisent davantage ou dont les services ont plus de valeur pour la communauté peuvent justement réclamer une plus grande part dans la division du produit. On peut de façon plausible faire appel au sens de la justice naturelle en faveur de chacune de ces opinions. »

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c) La justice  comme devoir

 Pour  Emmanuel Kant, dans « La Métaphysique des mœurs »(1795)  la justice est un devoir. Cette morale du devoir -« cet impératif catégorique » – est fondée sur le respect de la loi universelle. « La justice exige que je traite autrui comme moi-même et moi-même comme autrui », en cela la justice exprime le principe de l’universalité, elle est donc une obligation pour tout être « raisonnable », c’est le respect de la dignité humaine qui est essentiel.

Le rôle de la morale consiste à faire passer la justice avant l’ordre car, trop souvent, l’ordre a pour fonction de cacher les injustices. La justice doit ainsi réaliser un nouvel ordre, meilleur que le précédent, c’est un devoir de chercher la justice, ici et maintenant.

d) La justice comme une égalité réelle.

Nicolas de Condorcet, dans « Journal d’instruction sociale»(1793), écrit « Il ne peut y avoir de vraie liberté ni justice dans une société si l’égalité n’est pas réelle. » Condorcet considère en particulier l’instruction nationale comme « un devoir de justice. »

  e) La justice comme produit de la classe dominante.

 Karl Marx, dans « Le Capital. Critique de l’économie politique. »(1867) pense que la justice, comme aussi par exemple le droit, est une superstructure, c’est-à-dire un produit des infrastructures autrement dit des rapports de forces économiques, des rapports des classes sociales. La classe dominante qui possède le pouvoir économique répartit les intérêts économiques et l’Etat entretient le mythe des citoyens qui sont égaux alors que les inégalités sont maintenues par les dominants. Il faudra passer d’une phase socialiste reposant sur le « A chacun selon ses capacités et son travail » à une phase communiste reposant sur le « A chacun selon ses besoins.»

Cette dernière formule fait l’objet des trois critiques. La première est radicale : qui détermine les besoins de chacun ? Si c’est le parti unique on sait qu’il s’agit d’un des contraires  de la démocratie et que le printemps des peuples de l’Est en 1989 a remis en cause ce ciment totalitaire.  D’autres  affirment qu’il n’est pas juste de distribuer les richesses sans tenir compte des mérites. D’autres insistent sur ce que Marx pouvait difficilement voir à son époque : certains besoins doivent être limités et  s’autolimiter dans le cadre de la protection vitale de l’environnement.

 

2) Des idées fortes sur la justice d’auteurs du XXè et du début du XXIè siècles

 

a) La justice comme créations successives

Henri Bergson, dans « Les deux sources de la morale et de la religion »(1932), pensait que la justice a toujours évoqué  des idées d’égalité, de proportion, de compensation. Pensare , d’où dérivent « compensation » et « récompense », a le sens de peser ; la justice est représentée avec une balance.

  Ce philosophe tout en affirmant que la justice est liée à la fois aux idées d’égalité et de proportionnalité fait un rattachement original à sa théorie plus globale  de « l’évolution créatrice », il  ajoute en effet  que «  la justice procède par des créations successives, dont chacune « est une réalisation plus complète de la personnalité et par conséquent  de l’humanité. Cette réalisation  n’est possible que par l’intermédiaire des lois ; elle implique le consentement de la société. »

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b) La justice comme force de la non-violence

Mohandas Gandhi (« Tous les Hommes sont frères » (1958), (écrits rassemblés après sa mort), Martin Luther King (« La force d’aimer »(1963)), sont  tous deux dans le lointain mais toujours éclatant  sillage d’Etienne de La  Boétie (Discours de la servitude volontaire, 1574.)

On pourra être surpris de voir évoqués ici, après  des philosophes, des économistes et des juristes, les noms de grands praticiens de la non-violence.

La force de leurs pensées, par rapport à la justice, le justifie. La non-violence en appelle à la force de la justice. L’un et l’autre disaient souvent : « Il y a deux sortes de lois : les justes et les injustes. Nous avons l’obligation légale et morale d’obéir aux lois justes, mais nous avons l’obligation morale de désobéir aux lois injustes ». Toute loi qui dégrade la personne humaine est injuste.

A plus forte raison devant les ordres criminels nous devons désobéir aux chefs pour obéir à notre conscience.

d) La justice parfois  comme  une  déchirure de la conscience

 Jean Carbonnier, (auteur en particulier du célèbre « Flexible droit. Pour une sociologie d’un droit sans rigueur. », LGDJ, 1969, voir par exemple 10ème édition, 2001) dans la revue « droit », n°11, 1990, écrivait magnifiquement :

« C’est une opinion répandue, bien qu’elle ne soit pas toujours assurée que, supérieur à tous les droits, il en existe quelque part un autre, nommons le « justice » par convention. Cependant une fois que ce droit a été reconnu, les divergences se font jour quant à son contenu ; et il ne suffirait pas de dire que la justice est ce qui reste aux juristes quand ils ont oublié tout le « droit positif ».

Pour Jean Carbonnier la découverte de la justice est « tantôt illumination à l’horizon lointain, tantôt éclair qui déchire la conscience ».

Le droit des droits est celui « qui appelle à la révolte – émotion, émeute – contre l’injustice, l’injustice des droits positifs (…) Tel peut être parmi nous un droit prophétique, ultime instance nécessaire (…) ».

 

d) La justice comme  ensemble de principes de répartition équitable des richesses.

John Rawls, philosophe américain, dans son  ouvrage « Théorie de la justice » (1971)(aux éditions du Seuil en 1987, 700pages) analysait les rapports entre la justice sociale et l’efficacité économique. Il mettait en avant l’idée selon laquelle « La justice est la vertu absolument première des institutions sociales. »

Il affirmait la priorité de la justice sur l’utilité économique : chaque personne possède une inviolabilité fondée sur la justice que, même au nom du bien- être de l’ensemble de la société, on ne peut transgresser.

 Cet auteur cherche « les principes de justice » de toute société qui se veut juste. Les principes les meilleurs sont ceux qui protègent les droits fondamentaux de tous de manière égale (1er principe), et qui n’autorisent des inégalités économiques et sociales que si elles bénéficient aux plus désavantagés (2èmeprincipe dit « de différence. »

Rawls , admiré par certains, sera critiqué par d’autres essentiellement sur trois points : d’une part le fait de tolérer des inégalités de droits au profit des plus défavorisés amène à nier que tous les droits sont universels puisque ces défavorisés auront des droits que d’autres n’ont pas. D’autre part deux  critiques viendront entre autres d’un auteur, Amartya Sen. D’abord vouloir déterminer des principes idéaux dans un monde idéal ne convient pas pour lutter contre les inégalités de terrain. Ensuite la justice ne se ramène pas à une répartition équitable des richesses, il faut aussi tenir compte des façons d’utiliser ces biens selon les personnes et les milieux sociaux.

e) La justice comme redistribution et production en société sobre et solidaire.

André Gorz, philosophe, un des inspirateurs  de la gauche radicale, de l’écologie et de la décroissance, par exemple dans « Capitalisme,Socialisme, Ecologie » (Galilée,1991) , dans Ecologica (Galilée,2008), pensait que justice sociale et respect du milieu sont indissociables.Il propose en particulier une distribution égale des ressources , une  réduction massive du temps travaillé, un revenu garanti à tous,une redéfinition des besoins à partir de l’autonomie, des savoir faire, de la convivialité,de l’auto limitation.La  redistribution et la production sont liées par la solidarité et la sobriété, il en appelle à la réduction du superflu chez certains qui devient la condition pour que chacun puisse accéder à ce qui est socialement essentiel.

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   f )La justice  comme justice réelle,  globale et démocratique

  Armartya Sen, économiste indien, dans« L’idée de justice »,(éditions Flammarion,2010, 564pages) distingue deux grands courants, le premier (Locke,Rousseau,Kant,Rawls…) met en avant des principes, des dispositifs justes dans un monde idéal, le second auquel il se rattache,(Bentham,Mill,Condorcet,Marx…)met en avant la comparaison entre des situations sociales pour lutter contre des injustices réelles.

Pour montrer la complexité des légitimités qui s’affrontent l’auteur prend un exemple devenu célèbre. Trois enfants revendiquent une flûte. L’un affirme qu’il est seul à savoir en jouer, voilà une légitimité fondée sur l’épanouissement humain. L’autre affirme qu’il est pauvre et n’a aucun jouet, voilà une légitimité fondée sur l’élimination de la pauvreté. Le dernier affirme qu’il a passé des mois à fabriquer la flûte, voilà une légitimité fondée sur le droit d’avoir les fruits de son travail.

Sen  avance trois idées fortes : d’abord la justice consiste à limiter en pratique les « injustices intolérables ».

Ensuite les choix de justice doivent se faire en fonction des priorités du moment et des facultés de chacun, autrement dit  de la « capabilité » c’est-à-dire de  « possibilités réelles de réaliser ce à quoi une personne a des raisons d’attribuer de la valeur ». « L’ensemble des capabilités reflète dans l’espace des fonctionnements  sa liberté de choisir entre des modes de vie possibles. » Ces potentialités ne doivent pas être contrariées par des situations de pauvreté, d’insécurité, d’oppression ou par des règles injustes.

Enfin Sen veut aller vers une justice réelle globale, non seulement lutter contre les inégalités de revenus mais aussi de pouvoir, il faut renforcer le pouvoir des individus. Pour lui la démocratie c’est « le gouvernement  par la discussion », ainsi chaque personne choisit la vie qu’elle veut avoir, justice et démocratie doivent marcher côte à côte.

La force principale de sa pensée vient sans doute de la mise en avant à la fois  des luttes concrètes et de la recherche d’une justice réelle globale.

 Une critique possible est certainement celle de l’analyse de la démocratie, en fait les recherches des avancées de la démocratie représentative et participative montrent de nombreuses  et  vives difficultés. D’autre part les injustices environnementales et  celles relatives aux violences font l’objet  d’analyses qui ne sont pas assez globales.

g )  Et le  partage ? N’est-il pas au cœur de la justice ?

Nous voulions symboliquement que soit exprimée ici l’idée de justice d’un poète. Comment mieux le faire qu’en écoutant le grand poète, chilien et universel, Pablo Neruda, dans « Le  Troisième livre des odes » (Gallimard,1978), ici l’ode au pain (extrait) :

«(…) Le pain / De chaque bouche/ De chaque homme/ Chaque jour/ Viendra car nous serons allés/ Le semer et le faire/ Non pour un homme/ Mais pour tous/ Tout existe pour être partagé/ Pour être donné/Pour se multiplier / Nous distribuerons/ Toute la terre/ Pour que tu puisses germer(…). »

Cris  contre les injustices… C’est ce même poète qui disait de tous les dictateurs du monde « Ils pourront couper toutes les fleurs ils n’empêcheront jamais le printemps ! ». C’est aussi lui qui mettait dans la bouche de  tous les peuples martyrs  ce cri de grande douleur et d’espoir fou : « Aucune agonie ne nous fera mourir ! ».

De Pablo Neruda aux droits de l’homme il n’y a qu’un pas.

Quel est donc l’ancrage de la justice dans les droits de l’homme ?

JML